« Non datée » [source : BnF, Mss, NAF 16322, f. 141-143], transcr. Jeanne Stranart et Véronique Cantos, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5792, page consultée le 26 janvier 2026.
Mercredi, 10 h. ¾ du soir
[fin 1834]a
Mon cher bien-aimé, voici une lettre bien courte par la forme, bien longue par le
fond, puisqu’elle contiendra tous mes sentiments, tout mon cœur. Je t’aime, je t’aime,
je t’aime, je t’aime et voilà. Ce n’est pas fatigantb pour l’esprit et c’est bien doux au cœur. Je t’aime.
Mon adoré, tu m’as renduec bien
heureuse tantôt, doublement heureuse puisque tu partageais mon bonheur. Cependant,
j’ai un sentiment de tristesse et d’inquiétude qui ne me quitte presque jamais, que
je
voudrais toujours te cacher, mais ce soir, il déborde ma poitrine, il faut que
[je] te le montre. J’ai peur d’être à tout jamais une pauvre fille. J’ai peur que cette inaction dans laquelle
je vis depuis un an n’achève ma ruine déjà commencée par l’échec de Marie Tudor1. J’ai peur que ton
apparente insouciance en ce qui regarde ma carrière dramatique ne soit considérée
comme l’aveu le plus formel que je ne peux pas aspirer à un avenir dans mon art.
Ta position et la mienne rendent ces craintes-là de véritables tourments qui
m’obsèdent le jour et la nuit, qui changent la nature de mon caractère, qui détruisent
mon courage et m’ôtent toute confiance dans la durée de notre bonheur. Je voudrais
être sûre que mes craintes ne sont que des craintes et je reprendrais ma joie et la
résignation à deux mains. Mais… Qui me dira la vérité sur ce sujet ? Toi,
l’oseras-tu ? Je t’en prie à genoux, dis-moi la vérité, rien que la vérité, quelle
qu’elled soit, que je sache au
moinse où j’en suis de mon avenir, que je sache d’une
manière certaine ce que tu penses de moi. Je te demande ton opinion en conscience,
je
te la demande à mains jointes. J’aime mieux la certitude de ma ruine que le doute.
Ainsi ne me ménage pas.
Voici une lettre bien courte par la forme, disais-jef en la commençant, parce que mon
intention était de la finir à je t’aime. Mais j’ai été
emportéeg par le besoin de
t’ouvrir mon cœur pour en laisser sortir le chagrin et le découragement qui le
dévorent depuis longtemps. Pardonne-moi ma faiblesse. J’aurais dû attendre que tu
ne
fusses plus occupé, mais je ne l’ai pas pu. Pardonne-moi, à cause de l’amour que j’ai
pour toi.
Ma crainte, c’est encore de l’amour, le plus passionné et le
plus délicat.
C’est bien vrai.
Juliette
1 Marie Tudor est jouée pour la première fois le 7 novembre 1833 au Théâtre de la Porte-Saint-Martin. Juliette y tient le rôle de Jane, mais ayant été mal accueillie par le public et la critique, elle rend son rôle après cette première représentation. Ida Ferrier le reprend. Nous pouvons donc penser, selon les indications de Juliette, que cette lettre est écrite un an après l’échec de Marie Tudor, c’est-à-dire en novembre 1834.
a Date rajoutée sur le manuscrit d’une main différente de celle de Juliette.
b « fatiguant ».
c « rendu ».
d « quelqu’elle ».
e Ici, au début d’une nouvelle page, trois croix d’une main non identifiée.
f « disai je ».
g « emporté ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle est pensionnaire à la Comédie-Française, engagée par faveur, mais n’y est jamais distribuée. Malgré de plaisantes excursions et villégiatures, l’inaction commence à lui peser, et les disputes alternent avec les réconciliations
- 15 janvierÉtude sur Mirabeau.
- 19 marsLittérature et philosophie mêlées.
- 1er avrilElle est engagée à la Comédie-Française, mais n’y jouera jamais.
- 14 maiPromenade sur la butte Montmartre.
- 2 juilletHugo lui offre un médaillon le représentant « sur fond de Notre-Dame de Reims ».
- 3 juilletExcursion à Jouy-en-Josas.
- 6 juilletClaude Gueux.
- 17 juilletIls vont à Notre-Dame de Paris.
- 20 juilletElle déménage du 35 bis, rue de l’Échiquier pour le 4 bis, rue de Paradis.
- 22-26 juilletVoyage avec Hugo à Saint-Germain, Meulan, Rolleboise, Louviers, Évreux, Pacy-sur-Eure, Poissy.
- 2 aoûtSuite à une violente dispute, Juliette Drouet fuit en Bretagne avec sa fille Claire chez sa sœur, à Brest.
- 8 août-1er septembreHugo l’y rejoint pour la ramener à Paris. Voyage à Brest et sur les bords de la Loire.
- 1er septembreHugo installe Juliette et Claire dans une petite maison dans le hameau des Metz près de Jouy-en-Josas, dans la vallée de la Bièvre.
- À partir du 3 septembreHugo séjourne chez Bertin aîné aux Roches, près de Biévres, avec sa femme et ses enfants.
- OctobreJuliette Drouet emménage au 50, rue des Tournelles.
