« 9 février 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16358, f. 81-82], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5141, page consultée le 26 janvier 2026.
9 février [1845], dimanche soir, 11 h. ¼
Je n’ai pas voulu me coucher pour la dernière fois dans cette chambre où
nous avons été si heureux pendant neuf ans, mon cher adoré, sans lui
donner un dernier adieu, sans reprendre un à un tous les souvenirs
d’amour et de bonheur qui y sont entassés, sans recueillir avec piété
tous les baisers que nous y avons laissés tomber. Je viens de faire à
genoux ma prière au bon Dieu pour qu’il me donne dans cette nouvelle
chambre, dont je dois prendre possession demain1, tout le bonheur
qu’il m’a donné dans celle-ci. En lui faisant cette prière, mon adoré,
j’avais le cœur serré et contristé comme lorsqu’on quitte une personne
qu’on aime. Ce n’est pas une chambre que je quitte, en effet, c’est neuf
ans de souvenirs tendres, adorables et ravissants que je perds en en
passanta
le seuil. Si tu savais ce que j’éprouve quand je pense que je ne serai
plus ici demain à cette heure-ci, tu en serais étonné à moins que tu ne
m’aimes comme je t’aime, ce qui n’est pas possible. Je voudrais emporter
tout, même la poussière du parquet qui a touché tes jolis petits pieds,
même la cendre du foyer qui t’a réchauffé si souvent, même ce hideux
papier qui a entendu ta douce voix. Tout ce qui t’a vu et tout ce que tu
as touché, je voudrais tout emporter.
Mon Victor adoré, c’est le
cœur plein d’amour et de tristesse que je te dis bonsoir pour la
dernière fois ici. C’est avec des larmes de regret que je t’embrasse
pour la dernière fois dans cette chambre qui a vu mon adoration pour toi
pendant plus de neuf ans. C’est du fond du cœur que je dis un dernier
adieu à toutes nos douces et chères habitudes dans cette pauvre chambre
où je t’ai tant aimé, tant désiré et tant adoré.
Juliette
1 Après plusieurs mois de travaux, Juliette Drouet déménage le 10 février du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
a « en n’en passant ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.
- 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
- 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
- 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
- AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
- 13 avrilHugo nommé Pair de France.
- 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
- 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
- 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.
