« 19 juillet 1848 » [source : BnF, Mss, NAF 16366, f. 255-256], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4899, page consultée le 25 janvier 2026.
19 juillet [1848], mercredi matin, 7 h. ½
Bonjour, mon très adoré bien-aimé, bonjour. Je ne sais pas si j’ai raison d’être
triste et inquiète sur ton amour ? Toujours est-il que je le suis et que j’ai plus
envie de pleurer que de rire ce matin. Cela tient peut-être à ce que je ne t’ai pas
vu
hier au soir. Si je pouvais regarder dans ton cœur et voir ce qui s’y passe, peut-être
serais-je moins tourmentée et moins malheureuse mais à cette distance je ne vois que
la possibilité de m’oublier et la plus que probabilité que tu te déshabitues de me
voir. Quand je te vois, quand je parviens à t’agripper quelques minutes je suis moins
jalouse et moins soupçonneuse mais cela m’arrive si peu que l’état permanent de mon
esprit et de mon cœur, c’est la défiance et le chagrin. Quand donc mon Dieu pourrai-je
me rapprocher de toi1 ? Du reste aucun
espoir de louer par ici car on ne vient même pas voir l’appartement. Il faudra donc
que je reste jusqu’à la fin de mes six mois de galères2. Décidément la République est un affreux fléau et pire que
le choléra-morbus. Au moins celui-là vous épargne ou il vous tue tout de suite. Il
ne
vous condamne pas à six mois de bannissement pour cause de misère. Je lui donne donc
la préférence sur cette odieuse République à qui le diable torde le cou.
Tu vois,
mon pauvre bien-aimé, que je ne suis pas dans une disposition d’esprit bien gaie et
pourtant je me contiens le plus que je peux car si je me laissais aller au lieu des
petits ragots maussades que je te fais, je pousserais des rugissements de désespoir
comme une vraie Juju enragée.
1 Le 1er juillet 1848, la famille Hugo a quitté la place royale pour s’installer au n°5 de la rue de l’Isly, s’éloignant alors de la rue Sainte-Anastase où vit Juliette Drouet.
2 Juliette Drouet, qui s’est trompée dans le calcul du terme de son appartement, doit encore y rester six mois.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo est élu à l’Assemblée Constituante ; d’abord effrayée par la Révolution, elle porte secours à des victimes de la répression, et déménage cité Rodier.
- FévrierRévolution de Février : Hugo soutient d’abord la cause d’une régence ; refuse la mairie, et le poste de ministre de l’Instruction Publique proposé par Lamartine.
- 4 juinHugo est élu au scrutin complémentaire à l’Assemblée Constituante.
- 24 juinHugo fait partie des 60 commissaires nommés par la Constituante pour rétablir l’ordre.
- 1er juilletLa famille Hugo quitte la place des Vosges pour la rue de l’Isly.
- 11 septembreDiscours de Hugo pour la liberté de la presse.
- 15 septembreDiscours de Hugo contre la peine de mort.
- 15 octobreLa famille Hugo quitte la rue de l’Isly pour la rue de la Tour d’Auvergne.
- NovembreElle s’installe cité Rodier.
- 27 décembreMort de sa nièce Marie-Louise Koch.
