« 16 septembre 1878 » [source : Syracuse], in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4660, page consultée le 27 janvier 2026.
Guernesey, 16 septembre [18]78, lundi matin, 7 h.
Cher bien-aimé, je t’envoie mon bonjour le plus tendre, le plus souriant, le plus
confiant et le plus religieux. J’espère que des pauvres petites fleurs que j’ai
cueillies, je devrais dire : REcueillies hier à la Maison Visionnée1 pendant la formidable tourmente qui rugissait autour d’elle à ce
moment-là et qui me rappelait celle à laquelle ma pauvre âme était en proie si
récemment2, renaîtronta pleines de sèves les fleurs : espérance, amour, bonheur. Je
te confie cette douce semence de mon cœur au tien, en priant Dieu de la développer
et
de la bénir sur la terre et au ciel où j’aspire à aller bientôt.
Cher bien-aimé,
je te remercie d’avoir ajourné ta réponse à Mme Benderitter3. Tu verras plus tard que sa
galanterie en était disproportionnée et aurait choqué ton correct et mesuré cousin
le
marquis de Coriolis4, le doseur exquis par excellence.
D’ailleurs tu m’avais conféré autrefois l’honneur de répondre pour toi à cette dame
chaque fois qu’elle t’écrivait. Ai-je donc démérité depuis ? That
is the question à laquelle il faut répondre si tu l’oses ou si vous le
pouvez5. Moi je t’aime et je vous adore.
Monsieur
Victor Hugo
Hauteville House
1 Située au bord des falaises, à Torteval, cette ancienne maison de guet est évoquée dans Les Travailleurs de la mer (Première partie, livre cinquième, IV) : « Elle est, dit-on, visionnée. Hantée ou non, l’aspect en est étrange. »
2 Pendant l’été, ayant découvert les preuves de la liaison durable de Victor Hugo avec Blanche Lanvin, Juliette Drouet a connu d’affreux tourments.
3 « Vous êtes une belle âme et toutes les effusions de votre cœur vont à mon cœur. Maintenant que vous dire ? Ce serait doux et charmant de faire ce que vous me demandez, car j’aime cette femme qui est une grâce et qui est un esprit. Mais je ne fais plus que des vers sévères et sombres, des vers de devoir, songez à mon profond deuil. Je suis aux pieds de madame Déjazet, et à vos pieds, madame. » (La lettre de Victor Hugo à Madame Benderitter, écrite le 27 août 1874, est accompagnée d’une note : « Il est probable que Madame Benderitter avait demandé à Victor Hugo quelques vers pour la représentation organisée au bénéfice de Déjazet. » [Correspondance de Victor Hugo, édition de l’Imprimerie nationale, tome IV.] Le 4 février 1876, Victor Hugo note dans son Carnet : « Mme Joséphine Benderitter, rue de la Fontenelle, 31, Montmartre. »
4 L’épigraphe du poème « Écrit en 1846 » (Les Contemplations, tome II, livre cinquième, III) reproduit une lettre du « marquis de C. d’E… », soi-disant adressée à Victor Hugo en 1846 : « Je vous ai vu enfant, monsieur, chez votre respectable mère, et nous sommes même un peu parents, je crois. » Au chapitre « Requiescant » (Les Misérables, troisième partie, livre troisième, III), on retrouve le marquis de Coriolis d’Espinousse, « l’homme de France qui savait le mieux “ la politesse proportionnée ” », dans le salon de Madame de T.
5 Juliette Drouet cite, en le modifiant, un vers de Corneille, « Devine, si tu peux, et choisis, si tu l’oses » (Héraclius, empereur d’Orient, acte IV, scène 4, vers 1408). (Renseignement aimablement communiqué par Michel Bernard.)
a « renaitrons ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo est victime d’un accident vasculaire cérébral. Toute la famille l’accompagne en convalescence à Guernesey, où Juliette découvre, dans des carnets cryptés en espagnol, l’ampleur de ses infortunes. Au retour, ils emménagent avenue d’Eylau.
- 15 janvierHugo lègue à Juliette Drouet 12 000 francs de rente viagère.
- 15 marsHistoire d’un crime (tome II).
- 29 avrilLe Pape.
- 27-28 juinHugo est victime d’un accident vasculaire cérébral.
- 4 juillet-9 novembreSéjour à Guernesey.
- À partir du 17 juilletJuliette, ayant découvert dans un carnet de Hugo les commentaires cryptés en espagnol de ses bonnes fortunes, écrit régulièrement à son neveu Louis, resté à Paris, et lui demande de lui envoyer un vocabulaire franco-espagnol, et d’enquêter sur la vie actuelle de Blanche.
- 26 aoûtJuliette refait son testament. Le nouveau est plus favorable à son neveu Louis Koch qu’à Victor Hugo.
- 10 novembreInstallation au 130, avenue d’Eylau.
