« 10 mars 1848 » [source : BnF, Mss, NAF 16366, f. 97-98], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4362, page consultée le 24 janvier 2026.
10 mars [1848], vendredi matin, 8 h. ½
Bonjour, mon doux adoré, bonjour, mon bien-aimé, il paraît que tu es allé à la Fille d’Eschyle1 ? Je t’ai attendu hier au soir jusqu’à onze heures et demie et puis je me suis couchée sans avoir le courage de faire l’essai que je t’avais dit que je ferais sur ta ceinture tant j’étais courbaturée et brisée. Ce sera pour ce soir ou pour demain. Toi pendant ce temps-là tu assistais à cette représentation qui, circonstance à part, ne pouvait que t’intéresser médiocrement. Quant à moi je suis toute démoralisée. J’ai beau me raisonner et faire tous mes efforts pour remonter mon courage je n’y parviens pas. Je suis triste, triste, triste. Mon Dieu comment tout cela finira-t-il et quand cela finira-t-il ? Je ne peux pas détacher ma pensée de cette catastrophe et des effroyables suites qu’elle peut avoir. J’en rêve quand je dors et je dors très mal. Mais à quoi bon te dire tout cela ? Il s’agit bien de moi, ma foi. Je regrette que tu n’aies pas suivi mon avis les premiers jours de la crise en convertissant toute la somme en or2. Dans ce moment-là c’était encore possible. Maintenant il faudrait faire des sacrifices monstrueux. Décidément tu aurais bien fait de suivre mon conseil, mon Victor bien aimé, je suis une affreuse poltrone quand il s’agit de toi. Pour moi personnellement j’aurais du courage et peut-être beaucoup ; mais dès que je sens un danger pour toi, contre lequel mon amour ne peut pas te préserver, je suis comme une pauvre folle et tout me fait peur. Cependant le bon Dieu est toujours là et sa puissance peut tout. J’ai besoin d’y croire pour me rassurer un peu.
Juliette
1 La veille, La Fille d’Eschyle de Joseph Antran a été représentée pour la première fois sur la scène de l’Odéon.
2 La Révolution de février 1848 a relancé brutalement les difficultés économiques dont souffrait la France depuis 1846. Les riches actionnaires, effrayés par l’agitation de la rue, ont cessé d’alimenter l’épargne nationale et ont retiré leurs fonds des banques, paralysant ainsi l’économie française.
« 10 mars 1848 » [source : BnF, Mss, NAF 16366, f. 99-100], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4362, page consultée le 24 janvier 2026.
10 mars [1848], vendredi, midi ¾
Je fais tout ce que je peux pour remonter sur ma bête et pour me tranquilliser, mon
pauvre bien-aimé, mais je ressemble aux gens qui chantent en traversant un bois
suspect et dont les dents claquent de frayeur. Quand j’aurai traversé cette effrayante
crise et que je serai bien sûre que tu n’as plus rien à craindre, je serai délivrée
d’un affreux serrementa de cœur. En
attendant il faut que je tâche de faire bonne contenance et surtout que je ne t’obsède
pas de ma venette1 depuis le matin jusqu’au soir. Je sens que
je dois t’ennuyer au-delà de toute expression. N’est-ce pas que l’amour rend bien
POLTRON ? Je ne m’en défends pas. Ça vous fait, ça vous regarde, baisez-moi. Si vous
vous appeliez monsieur chose ou monsieur machin au lieu de ce stupide nom de Victor
Hugo, je serais très tranquille et je crierais Vive la République et son auguste
famille. Vous voyez à quoi tiennentb
mon adhésion et mon patriotique enthousiasme. Cher petit homme, pendant ce temps-là,
vous courez les filles, ditescd’Eschyle2mais je n’en
suis pas la dupe. Seulement je vous conseille de vous défier de ma barricade et de
ne
pas tomber tout vif entre les mains de l’implacable Juju. Je te donne cet avis, mon
citoyen, fais-en ton profit et méfie-toi.
J’espère que vous viendrez de bonne
heure aujourd’hui mon Toto, car avec tout cela c’est moi qui paie les frais de la
Révolution, ce dont je ne suis pas autrement FLATTÉE.
Juliette
1 Terme bas et populaire qui désigne la peur, l’inquiétude, l’alarme. (Littré)
2 La veille, La Fille d’Eschyle de Joseph Antran a été représentée pour la première fois sur la scène de l’Odéon.
a « serment ».
b « tient ».
c « dite ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo est élu à l’Assemblée Constituante ; d’abord effrayée par la Révolution, elle porte secours à des victimes de la répression, et déménage cité Rodier.
- FévrierRévolution de Février : Hugo soutient d’abord la cause d’une régence ; refuse la mairie, et le poste de ministre de l’Instruction Publique proposé par Lamartine.
- 4 juinHugo est élu au scrutin complémentaire à l’Assemblée Constituante.
- 24 juinHugo fait partie des 60 commissaires nommés par la Constituante pour rétablir l’ordre.
- 1er juilletLa famille Hugo quitte la place des Vosges pour la rue de l’Isly.
- 11 septembreDiscours de Hugo pour la liberté de la presse.
- 15 septembreDiscours de Hugo contre la peine de mort.
- 15 octobreLa famille Hugo quitte la rue de l’Isly pour la rue de la Tour d’Auvergne.
- NovembreElle s’installe cité Rodier.
- 27 décembreMort de sa nièce Marie-Louise Koch.
