« Non datée » [source : BnF, Mss, NAF 16322, f. 72-73], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.3655, page consultée le 25 janvier 2026.
Je t’ai quitté, mon ange, tu paraissais triste et mécontent.
Mon Victor, me
serais-je attachée à ta vie comme un scorpion venimeux pour la flétrir et l’épuiser ?
Déjà ton sourire frais et libre devient chaque jour plus rare. Tu es malheureux,
Victor, et mon amour est un obstacle à ta tranquillité.
Je voudrais fuir, je
voudrais te déchirer de moi, de mon amour qui devrait couronner ta vie de roses et
la
parfumer de bonheur et qui semble la couvrir d’un crêpe.
Mais l’air que tu ne
respires pas me ferait mourir, mon Victor. Ton regard m’est plus nécessaire que le
soleil et j’ai besoin de tes baisers pour rafraîchir mon âme et lui donner des forces.
Le lien qui existe entre nous est celui qui me tient à la vie. Si je n’avais été ton
amante j’aurais voulu être ton amie. Si tu m’avais refusé
ton amitié, je t’aurais demandé à genoux d’être ton chien, ton esclave.
Mon âme
est rongée par la pensée de ma situation. Mais je veux être seule à souffrir. Tu es
trop faible, toi, pour supporter comme moi des nuits sans sommeil. Si tu mourais,
voudrais-tu m’empêcher de mourir avec toi ? Fou, le pourrais-tu ? N’es-tu pas mon
âme
et ma vie ? Et le chagrin, qui chaque jour grossit comme une avalanche, le chagrin
qui
creuse l’âme goutte à goutte, n’est-ce pas une longue mort ?
Je me suis donnée à
toi tout entière, à toi ma vie, belle ou hideuse, riante ou sombre, poétique ou
rampante dans la boue. Je n’ai rien voulu en retrancher de toi. Je veux la partie
la
plus précieuse de ton existence, ton amour, car je crois, et laisse-le-moi croire,
que
l’amour peut mettre du miel dans la coupe la plus amère.
Tu m’appelles ange et
je suis un pauvre ange déchu. Mais l’amour élève si haut, mon Victor, tu verras
repousser mes ailes et je t’enlèverai au ciel.
Mais… Mais, et ici je m’arrête.
Je vais marcher sur un aspic qui va se retourner contre moi. Je vais mettre le pied
sur un terrain mouvant. Écoute. Mais je ne veux pas que tu voies l’état de mon cœur
en
ce moment. Je ne veux pas que tu le regardes pour voir s’il saigne, que tu y portes
le
doigt pour voir si la blessure est large. Mes souffrances à moi je saurai les
supporter. Je ne puis m’expliquer… Tâche de me comprendre.
Ils disent : « Il
n’est pour elle qu’un moyen, un seul, de changer sa position. » Eh bien, Victor[Avant cet endroit, le manuscrit de la lettre nous manque.
Paul Souchon y a eu accès, puisqu’il transcrit tout le début de la lettre. Nous
recopions donc sa transcription, pour ce seul début, en adoptant son système de
ponctuation, qui diffère du nôtre (nous laissons les tirets utilisés par Juliette
Drouet comme ponctuation dans les premiers temps de sa correspondance).], ce moyen, tu le repousses – l’idée – t’en fait frissonner – Victor – j’ai à
subir des conséquences de ma vie passée – de ma vie sans amour – Il y a une plaie
– il
faut la brûler avec un fer rouge – Il faut une souffrance – après la souffrance –
des
angoisses après les angoisses –
Je souffrirai car je t’aime – Je t’aime tant –
J’éprouverai d’affreuses tortures – mon cœur sera mâché – haché –
Et toi ! -
toi ! ---a
Mais il faut couper le membre gangrené – il faut à tout prix enterrer le cadavre
– qui se place froid – entre nos baisers – Puis, comme les martyrs – nous trouverons
une vie céleste – une nouvelle vie que nous recommencerons ensemble – une vie d’oubli
– de bonheur – de bonheur pur comme mon âme – car mon âme est restée pure – Quand
mon
corps a été profané – elle est montée au ciel – elle est restée pure et vierge –
Nous vivrons ensemble – pauvres et heureux, riches d’amour et de poésie –
Si dans
cette lettre quelque chose – froisse ton cœur – pardonne – Je l’expie par les larmes
que je verse en l’écrivant –
Samedi, 4 h. …
À ce soir.
Juliette
[1833]b
[Adresse]
Monsieur Victor Hugo
En ville
a Le trait court jusqu’à la fin de la ligne.
b Date rajoutée sur le manuscrit d’une main différente de celle de Juliette.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
ils tombent amoureux, pendant les répétitions de Lucrèce Borgia à la Porte-Saint-Martin, où elle joue la princesse Negroni, et il écrit pour elle le rôle de Jane dans Marie Tudor.
- 2 janvierHugo lit Lucrèce Borgia aux acteurs de la Porte-Saint-Martin. Juliette est là. Elle obtient le très petit rôle de la princesse Negroni (9 répliques) : le soir, elle rompt son contrat avec Harel.
- 10 janvierHarel lui écrit une lettre pour la faire revenir (avec succès) sur sa décision.
- Jusqu’à fin janvierElle reparaît dans M. Lombard, Jeanne Vaubernier et Dix ans de la vie d’une femme.
- 23 janvierNouvelle convocation en justice, devant la Cour Royale. La Ribot, apprenant qu’elle va jouer dans une pièce de Victor Hugo, réclame son dû.
- 2 févrierPremière de Lucrèce Borgia de Victor Hugo à la Porte-Saint-Martin (rôle de la princesse Negroni). Triomphe.
- 8 févrierLe tribunal ne prononce pas la contrainte par corps, mais exige le versement de la somme due.
- Nuit du 16 au 17 févrierJuliette Drouet et Victor Hugo deviennent amants. Cette nuit sera fêtée chaque année par une lettre de Hugo consignée dans le Livre de l’anniversaire. C’est aussi la date du mariage de Cosette et Marius dans Les Misérables.
- 19 févrierNuit de carnaval. Mis en demeure par Juliette de choisir entre elle et un bal d’artistes auquel il est invité au foyer du Gymnase, Hugo va chercher Juliette à la sortie du théâtre, et la ramène chez elle.
- 20 avrilNaissance de sa nièce Marie-Louise Koch.
- 1er maiLe Fils de Zambular d’Amédée au Théâtre Molière (rôle de Rita). Elle joue le rôle une soixantaine de fois jusqu’à début septembre.
- JuinNouvelle comparution devant la Cour Royale. N’ayant pas encore réglé ses dettes, elle risque deux ans de prison. Hugo réglera ses créanciers.
- 14 juilletDix ans de la vie d’une femme au Théâtre de la Porte-Saint-Martin (cette fois, Juliette Drouet joue le rôle d’Adèle Darcey).
- AoûtSuite à une violente dispute, elle brûle les lettres que lui a écrites Hugo.
- 6 aoûtLa Chambre ardente de Mélesville et Bayard au Théâtre de la Porte-Saint-Martin (rôle d’Agathe de Montalais).
- 18 aoûtBergami et la reine d’Angleterre de Fontan, Dupeuty et Alhoi au Théâtre de la Porte-Saint-Martin (rôle de Caroline de Brunswick).
- Septembre-octobreSéjour de Hugo aux Roches, chez les Bertin.
- 7 novembrePremière de Marie Tudor au Théâtre de la Porte-Saint-Martin ; Juliette joue le rôle de Jane ; elle est remplacée le lendemain par Ida Ferrier, maîtresse de Dumas.
- 24 novembreLe Malade imaginaire de Molière au Théâtre de la Porte-Saint-Martin (rôle de médecin, apothicaire ou porte-seringue).
