« Non datée » [source : BnF, Mss, NAF 16322, f. 38-39], transcr. Jeanne Stranart et Véronique Cantos, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.3638, page consultée le 26 janvier 2026.
20 sept[embre] [18]33a
J’ai été hier bien injuste envers toib – Tu as dû me trouver bien ingrate et bien indigne – Tu me
haïras bientôt et bientôt aussi tu m’auras oubliéec – je le sens bien – Vois-tu, il n’y a pas une seule pensée de
toi, pas un sentiment que je ne comprenne et que je ne devine. Eh bien, à présent,
au
moment où je t’écris, tu me blâmesd de
souffrir, tu m’en veux de t’aimer avec cette exclusion qui me rend folle et jalouse
par momentse. Tu es las de mon amour.
Il t’étreint trop fortement, il te fatigue. Tu penses à me fuir – mon mauvais sort
t’épouvante, tu crains de le partager plus longtemps, tu crains la responsabilité
ou
plutôtf, tu m’aimes moins. Tu ne m’aimes plus peut-être
– Oh ! qu’à cette seule crainte, mon cœur souffre comme ma tête est malade, comme
je
voudrais mourir. Il me semble que c’est ma faute, que j’ai eu tortg de te montrer la plaie hideuse de mon
cœur : la jalousie qui l’ulcère et le gangrèneh. Oui, je devrais te cacher ce que je souffre – Je ne devrais
jamais avoir de ces emportements qui trahissent tant d’amour et tant de douleur. Mon
Victor, ne me quitte pas, je t’en prie à genoux. Ne recule pas devant une
responsabilité publique qui te demandera compte un jour du plus ou du moins du
sacrifice que tu auras faiti à ma vie
extérieure. Que t’importe qu’on te refuse la justice qui t’est duej ? Que t’importe qu’on t’attribuek faussement une partie de ma misère –
Ce qu’il faut considérer avant tout, c’est moi, moi avec toi. La responsabilité qu’il faut que tu acceptes est
vis-à-vis de moi seulement. Elle est tout intérieurel et d’âme à âme – Si tu la repousses, je mourrai, c’est
bien vrai, je mourrai car ma vie c’est toi, c’est ta présence. Je ne respire que par
ta bouche, je ne vois que par tes yeux, je ne vis que dans ton cœur – Je mourrai si
tu
m’ôtes toi –
Penses-y – Ce n’est pas une menace pour te retenir près de moi, ce
que je te dis là – Je ne m’exagère pas jusqu’à quel point tu m’es nécessaire – Je
te
dis ce que je sens, je te dis la vérité, la vérité avec restriction – car je n’ose
me
l’avouer à moi tout entièrem –
Il me faut toi, il ne me faut que
toi – je ne peux pas vivre sans toi – Penses-y –
Tâche de m’aimer assez pour accepter ma vie telle que le mauvais sort l’a
faiten.
20 septembre 18331
Juliette
Adresse :
À mon Victor bien aimé
1 Il est rare que Juliette date ses lettres à cette époque. Celle-ci fait exception.
a Date rajoutée sur le manuscrit d’une main différente de celle de Juliette Drouet.
b « oublié ».
c « oublié ».
d « blame ».
e « moment ».
f « plus tot ».
g « tord ».
h « gangrenne ».
i « fais ».
j « es du ».
k « atribue ».
l « toute intérieure ».
m « toute entière ».
n « fait ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
ils tombent amoureux, pendant les répétitions de Lucrèce Borgia à la Porte-Saint-Martin, où elle joue la princesse Negroni, et il écrit pour elle le rôle de Jane dans Marie Tudor.
- 2 janvierHugo lit Lucrèce Borgia aux acteurs de la Porte-Saint-Martin. Juliette est là. Elle obtient le très petit rôle de la princesse Negroni (9 répliques) : le soir, elle rompt son contrat avec Harel.
- 10 janvierHarel lui écrit une lettre pour la faire revenir (avec succès) sur sa décision.
- Jusqu’à fin janvierElle reparaît dans M. Lombard, Jeanne Vaubernier et Dix ans de la vie d’une femme.
- 23 janvierNouvelle convocation en justice, devant la Cour Royale. La Ribot, apprenant qu’elle va jouer dans une pièce de Victor Hugo, réclame son dû.
- 2 févrierPremière de Lucrèce Borgia de Victor Hugo à la Porte-Saint-Martin (rôle de la princesse Negroni). Triomphe.
- 8 févrierLe tribunal ne prononce pas la contrainte par corps, mais exige le versement de la somme due.
- Nuit du 16 au 17 févrierJuliette Drouet et Victor Hugo deviennent amants. Cette nuit sera fêtée chaque année par une lettre de Hugo consignée dans le Livre de l’anniversaire. C’est aussi la date du mariage de Cosette et Marius dans Les Misérables.
- 19 févrierNuit de carnaval. Mis en demeure par Juliette de choisir entre elle et un bal d’artistes auquel il est invité au foyer du Gymnase, Hugo va chercher Juliette à la sortie du théâtre, et la ramène chez elle.
- 20 avrilNaissance de sa nièce Marie-Louise Koch.
- 1er maiLe Fils de Zambular d’Amédée au Théâtre Molière (rôle de Rita). Elle joue le rôle une soixantaine de fois jusqu’à début septembre.
- JuinNouvelle comparution devant la Cour Royale. N’ayant pas encore réglé ses dettes, elle risque deux ans de prison. Hugo réglera ses créanciers.
- 14 juilletDix ans de la vie d’une femme au Théâtre de la Porte-Saint-Martin (cette fois, Juliette Drouet joue le rôle d’Adèle Darcey).
- AoûtSuite à une violente dispute, elle brûle les lettres que lui a écrites Hugo.
- 6 aoûtLa Chambre ardente de Mélesville et Bayard au Théâtre de la Porte-Saint-Martin (rôle d’Agathe de Montalais).
- 18 aoûtBergami et la reine d’Angleterre de Fontan, Dupeuty et Alhoi au Théâtre de la Porte-Saint-Martin (rôle de Caroline de Brunswick).
- Septembre-octobreSéjour de Hugo aux Roches, chez les Bertin.
- 7 novembrePremière de Marie Tudor au Théâtre de la Porte-Saint-Martin ; Juliette joue le rôle de Jane ; elle est remplacée le lendemain par Ida Ferrier, maîtresse de Dumas.
- 24 novembreLe Malade imaginaire de Molière au Théâtre de la Porte-Saint-Martin (rôle de médecin, apothicaire ou porte-seringue).
