1 mars 1873

« 1 mars 1873 » [source : BnF, Mss, NAF 16394, f. 58], transcr. Maggy Lecomte, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.2305, page consultée le 24 janvier 2026.

Cher bien-aimé, je ne t’ai vu qu’au moment où tu t’enfuyais sous la pluie battante, juste le temps d’accrocher mon âme au pan de ta robe de chambre. Mon cœur est tout troublé de penser que pour me donner cette fugitive joie tu risques ta chère et précieuse santé tous les jours : « pour cela, pour si peu, s’aventurer ainsi !1 ». Je ne devrais pas me prêter à ces imprudences sublimes d’amour et de bonté que tu risques pour moi mais je n’en ai pas le courage et je reviens toujours au cher rendez-vous dès que j’ai les yeux ouverts. C’est lâchement tendre et coupablement égoïste, je me le reproche tous les jours et je recommence tous les jours. Nous devrions nous entendre une bonne fois pour toutes, toi et moi, pour résister à la douce attraction qui nous fait commettre de complicité mutuelle cet attentat sur ta santé et peut-être sur ta vie. Nous devrions convenir que, par les temps comme celui d’aujourd’hui, tu ne paraîtrais pas sur ton toit. Cela me privera d’un grand bonheur mais cela me tranquillisera beaucoup. Je rabâche, mon pauvre sublime adoré, parce que je sens que je ne me pardonnerais pas mon égoïsme s’il arrivait que tu sois malade par suite de ta trop grande bonté pour moi. Aie pitié de moi comme j’ai pitié de toi et soyons raisonnables, je t’en prie, je t’en supplie !
Il n’est pas probable que le packet2 vienne de bonne heure aujourd’hui, s’il vient, ce qui me paraît douteux car la tempête a été terrible cette nuit et dure encore ; la mer embarque sur le quai si furieusement qu’elle en éclabousse mes vitres. Ce qui me console de la maussaderie prolongée de ce temps diluvien c’est de penser que ce qui nous embête ici réjouit le caissier du Théâtre Français et que la pluie qui nous crotte dore les sandales de Marion3 là-bas. Donc ; vive la Pluie ! Vive la République ! Et surtout vive l’amour !


Notes

1 Citation de Ruy Blas (II, 2) dans le monologue de la reine : « Pourquoi vouloir franchir la muraille si haute ? / Pour m’apporter les fleurs qu’on me refuse ici, / Pour cela, pour si peu, s’aventurer ainsi ! »

2 Le packet-boat relie l’île au continent.

3 Marion de Lorme est repris au Théâtre-Français depuis le 10 février.

Cette année-là…
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Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

ils rentrent à Paris après la fin de l’écriture de Quatrevingt-treize. Épuisée par les infidélités de Hugo et le soupçon, elle disparaît quelques jours, pendant lesquels il est au désespoir. François-Victor, second fils de Hugo, meurt d’une tuberculose rénale.

  • 10 févrierReprise de Marion de Lorme au Théâtre-Français.
  • 1er juilletBlanche quitte Guernesey.
  • 12 juilletBlanche revient secrètement.
  • 21 juilletBlanche repart pour Paris.
  • 31 juilletHugo et Juliette Drouet arrivent à Paris.
    Blanche avoue à Hugo l’avoir trompé. Il lui pardonne.
  • 14 aoûtPaul Meurice est démis de ses fonctions de rédacteur en chef du Peuple Souverain par ses actionnaires. Le journal se sépare du Rappel, dont il était l’émanation.
  • 19 septembreAyant découvert une lettre d’amour adressée à Hugo, Juliette fuit à Bruxelles.
  • 26 septembreRetour de Juliette Drouet à Paris.
  • 4 octobreAprès avoir loué pendant deux mois une petite maison à Auteuil, ils s’installent 55 rue Pigalle.
  • 26 décembreMort de François-Victor Hugo, de la tuberculose.
  • 28 décembreEnterrement de François-Victor au Père-Lachaise.