« 14 mai 1847 » [source : MVH, α 7899], transcr. Nicole Savy, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.2123, page consultée le 24 janvier 2026.
14 mai [1847], vendredi matin, 8 h. ½
Bonjour, mon sublime bien-aimé, bonjour, du fond de mon admiration et
de mon amour.
Comment vas-tu ce matin ? Cette stupide et si inattenduea algarade de Beauvalletb1 a dû te préoccuperc le reste de la nuit et tu dois être
épuisé de fatigue ce matin ? Quant à moi je suis toute courbaturée. Mais ce n’est
pas
de moi dont je m’occupe à l’heure qu’il est, c’est de toi, mon noble Victor, c’est
du
dénouement de cette fâcheuse affaire si bêtement embrouillée par cet
[ours ?] qui a nom Beauvallet. S’il n’est pas tout à fait fou et si
le théâtre n’est pas le plus immonde des théâtres, tu dois recevoir aujourd’hui des
excuses les plus humbles et les plus contrites de tous les deux. Je l’espère, bien
que
je connaisse de longue date leur crétinisme impudent et leur susceptibilité féroce.
Du
reste, ma préoccupationd et ma
sollicitude n’est pas du tout pour eux que je méprise au-delà de toute expression.
Je
pense à Marion, au public, à ta bourse et à moi qui suis si
heureuse quand je peux t’applaudir et t’admirer tout haut et plus fort que tout le
monde.
Quelle quee soit l’issue
de cette incroyable frasque, ta dignité et ta générosité admirables n’en ressortiront
que davantage à la honte et à l’humiliation de tous ces histrions. Je suis bien
tranquille là-dessus et je t’attends avec tout mon amour dans les yeux, sur les
lèvres, plein mon cœur et plein mon âme.
Juliette
1 Pierre-François Beauvallet (1801-1875), sociétaire de la Comédie française depuis 1832, avait déjà tenu le rôle de Didier dans Marion de Lorme en 1838, après le rôle-titre d’Hernani et avant le Job des Burgraves. Hugo appréciait beaucoup cet acteur excellent, mais doté d’un caractère capricieux et despotique.
a « inatendue ».
b « Beauvalet ».
c « préocuper »
d « préocupation ».
e « quelque ».
« 14 mai 1847 » [source : MVH, α 7900], transcr. Nicole Savy, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.2123, page consultée le 24 janvier 2026.
14 mai [1847], vendredi après-midi, 2 h.
Je ne peux pas m’empêcher de penser à cette inqualifiable conduite de
Beauvallet hier au soir. Évidemment cet homme est fou. La bêtise toute seule ne suffit
pas pour expliquer l’incartade si imprévue d’hier. Je suis impatiente de savoir
comment ce misérable furieux et ce stupide théâtre s’y seront pris pour s’excuser
auprès de toi et pour t’obliger à leur pardonner1.
Je t’attends avec la double impatience de l’amour et de la
curiosité. Tâche de venir bien vite, mon Victor, que je puisse te baiser et savoir
quand je pourrai aller m’épanouir l’âme à l’admirable et sublime Marion. Pourvu que tu ne sois pas trop fatigué, mon pauvre adoré ? Je sais
bien que tu as une santé de fer mais tu en uses si immodérément que je crains toujours
que tu ne finisses par l’user. Quant à moi, je suis épuisée comme si j’avais fait
quelque chose de très fort. Cependant je n’ai fait que ce que tout le monde a fait
hier dans la salle du Théâtre français. Je t’ai admiré et applaudi. Seulement j’y
ai
mis quelque chose de plus que les mains, les yeux, les lèvres et l’esprit. J’y ai
mis
mon cœur tout entier et mon âme. C’est peut-être pour cela que je suis si fatiguée
aujourd’hui mais si j’avais l’espoir de revoir Marion de
Lorme demain je sens que je retrouverais des forces tout de suite. Ce serait
encore plus certain si tu venais tout de suite m’apporter ta bouche adorée à
baiser.
Juliette
1 « Avant de finir toutefois signalons un incident survenu à la chute du rideau. Une grande partie du public redemanda Beauvallet qui ne reparut point ; certains prétendaient que cet artiste, en galant camarade, ne voulait point accepter cette ovation sans y associer Mme Mélingue qui se rendant pleine justice s’y serait refusée, en faisant observer que son nom ne figurait pas dans les cris de rappel.- Il était minuit, on faisait beaucoup de bruit, de poussière et on éteignait les quinquets, quand nous avons quitté le théâtre et on criait encore mais Beauvallet ne reparaissait point. »(Journal des théâtres et de la France théâtrale, p. 2, 15 mai 1847)
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle écrit ses mémoires de couvent pour documenter l’épisode du Petit-Picpus dans Les Misérables.
- 23 janvierPremière de la reprise de Lucrèce Borgia à la Porte-Saint-Martin.
- 21 juinElle assiste avec Hugo à la messe à Saint-Mandé, pour le premier anniversaire de la mort de Claire.
- Août-septembreLiaison de Hugo avec Alice Ozy, qui est aussi la maîtresse de son fils Charles.
- 4 septembreLe corps de Claire Pradier est exhumé une seconde fois pour être placé dans un caveau au cimetière de Saint-Mandé.
- 7-9 septembreÀ la demande de Hugo qui s’en servira pour Les Misérables, Juliette écrit ses mémoires de couvent.
- 30 septembre-7 octobreVoyage en Normandie.
