17 janvier 1850

« 17 janvier 1850 » [source : Leeds, BC MS 19c Drouet/1850/04], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12555, page consultée le 24 janvier 2026.

Bonjour, mon tout adoré, bonjour, mon sublime petit homme, bonjour. Que toutes les admirations des honnêtes gens soient ton partage, que toutes les bénédictions du bon Dieu soient sur toi, bonjour, comment vas-tu mon Toto ? Si la pensée d’une courageuse action et d’un admirable triomphe peut influer sur ta santé, tu dois être bien calme et bien fort ce matin car rien n’est plus incontestable que la sublime lutte que tu as soutenue hier contre la mauvaise foi, l’aveuglement et la haine. Rien n’est plus avéré que ta victoire. Repose-toi, mon adoré, dans la conscience de ta bonne et sainte action. Dors, mon amour, et que le bon Dieu te montre en rêve toutes les joies et toutes les splendeurs de son [paradis ?]a.
Je voudrais pouvoir te traduire ce que j’éprouve de reconnaissance et d’admiration, mais plus mon cœur est plein et plus mon esprit est court. Mon cœur est comme un jardin rempli des fruits et des fleurs les plus merveilleuxb que ma pensée trop petite ne peut pas cueillir. Aussi, ne pouvant t’offrir une corbeille artistement arrangée, je te donne le jardin tout entier en toute propriété et sans en rien réserver. Je t’assure que, quel que soit ton appétit des douces choses, tu ne parviendras pas à absorber tout ce qu’il contient, fût-cec même dans l’éternité car ces fleurs et ces fruits-là repoussent d’autant plus vite et plus serrés qu’on les cueille plus souvent. Tu peux en faire l’expérience quand tu voudras.

Juliette


Notes manuscriptologiques

a La lettre est déchirée sur la fin du mot, après « pa ».

b Juliette avait écrit « merveilleuses » selon l’accord de proximité avant de raturer le pluriel féminin « es » final, mais en oubliant de corriger le « s » en « x ».

c « fusse ».


« 17 janvier 1850 » [source : Leeds, BC MS 19c Drouet/1850/05], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12555, page consultée le 24 janvier 2026.

Je t’écris coup sur coup, mon petit bien-aimé, et sans reprendre haleine parce que j’ai cette stupide corvée à faire à l’Académie. Sans cela, j’aurais eu plus de temps devant moi pour te confectionner mon gribouillis. Il est vrai que pour la façon que j’y mets on ne s’aperçoit guère, si ce n’est à la date, du jour et de l’heure, où ils sont faits. On peut dire qu’ils sont tous coulés dans le même moule et qu’il n’y a guère d’autres variantes que celles que les saisons et la température apportent avec elles. Quant à ce qui est de mon cœur, c’est toujours la même tendresse, le même désir, la même admiration et la même adoration. Le reste n’existe pas. Ce n’est pas de ma faute. Avec tout cela il est probable que je ne te verrai peut-être pas aujourd’hui, ce qui ne contribue pas peu à me faire prendre déjà cette séance en impatience et en ennui. Cher adoré, tâche de venir à la séance tantôt, ne fût-cea qu’un moment, tâche surtout de venir ce soir me voir chez moi. Si tu savais quelle joie et quel bonheur c’est pour moi, tu ferais tout tes efforts pour me les apporter ce soir. En attendant, je déraisonne à perte de vue comme une pauvre stupide Juju que je suis et je t’accable de mes tendresses et de mon amour qui sont assez grands pour être lourds même à un homme aussi fort que toi. À preuve que je te ménage et que je ne t’en donne qu’à petites brassées pour ne pas trop te fatiguer.

Juliette


Notes manuscriptologiques

a « fusse ».


« 17 janvier 1850 » [source : Leeds, BC MS 19c Drouet/1850/06], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12555, page consultée le 24 janvier 2026.

Je me couche en désespoir de cause, mon bien-aimé, sachant trop bien maintenant que tu ne viendras pas. Mais, pour que ma nuit soit moins longue et moins agitée, je t’écris un petit mot d’amour avant d’entrer dans mon lit. Mon Victor bien-aimé, je me recommande à ton souvenir et à ton amour comme on se recommande au bon Dieu et à ses bénédictions. Pense à moi et aime-moi si tu veux que je sois heureuse et que je vive. Cette journée m’a parua bien longue et bien triste et je croyais qu’elle ne finirait jamais. Hélas ! je ne suis pas encore au mout, car, d’ici au moment de te voir, il y a encore quinze ou seize heures. Je voudrais pouvoir dormir tout ce temps-là et ne me réveiller que juste au moment de te voir. Pauvre cher adoré, je ne t’accuse pas et mon impatience n’est pas du mécontentement mais de la tristesse. Je suis triste quand je ne te vois pas, c’est-à-dire presque toujours. Mais si d’entendre parler de toi avec admiration avait pu me consoler de ton absence, certes j’aurais été la plus heureuse des femmes aujourd’hui. Je ne dis pas cela pour les deux discours de l’Académie1 qui sont aussi froids et aussi petits que possibleb, pas au point de vue DES LIGNES mais partout autour de moi, directement et indirectement, distinctement ou vaguement. Je n’entendais que ton nom précédé ou suivi des épithètes les plus admiratives. Mon Victor, tu es le plus grand et le plus généreux des hommes et moi je suis la pauvre femme qui t’aime à deux genoux.

Juliette


Notes

1 À identifier.

Notes manuscriptologiques

a « parue ».

b « possibles ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle

  • 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
  • 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
  • 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
  • 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
  • 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
  • 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.