« 16 octobre 1846 » [source : Leeds, BC MS 19c Drouet/1846/01], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12453, page consultée le 24 janvier 2026.
16 octobre [1846], vendredi après-midi, 3 h. ½
Eh ! bien, mon adoré, est-ce que vous m’oubliez tout à fait ? À quoi pensez-vous donc, vilain homme, de ne pas venir jusqu’à présent ? Cependant le temps est bien et il est probable que vous êtes depuis longtemps déjà en course ? Si cela est, vous êtes bien coupable de n’être pas venu chemin faisant me donner un petit baiser et rafraîchira vos pauvres beaux yeux1. Si vous saviez comme je vous attends et comme je vous aime, vous n’y résisteriez pas, tout indifférent que vous êtes, et vous accourriezb tout de suite.
17 octobre [1846], samedi matin, 8 h. ½
Je viens me racquitter avec vous, mon cher petit créancier2. Je suis pauvre……c d’esprit, mais honnête….d de cœur3, ce qui fait que je paye toujours mes dettes de ce côté-là. Vous, c’est tout à fait l’inversee, vous êtes trop riche du premier et pas assez du second, ce qui fait que vous ne payez rien du tout et qu’il n’y a pas de plaisir à vous faire crédit. C’était bien la peine de venir hier de bonne heure pour me donner encore moins de temps que lorsque vous venez tard. Si c’est comme cela que vous entendez la Justice vous pouvez bien la garder pour vous tout seul et n’en pas faire part à VOTRE amie et [vos] connaissancesf. Dorénavant, je vous enfermerai à double tourg, dont le plus mauvais ne sera pas pour moi, et vous ne vous en irez que lorsque je vous le permettrai. Ah ! ça, est-ce que vous croyez que je vous aime pour MON PLAISIR et que vous ne me DEVEZ rien pour ça ? Merci, c’est trop bon marché et j’y perds trop. Tout ce que je peux faire pour vous arranger c’est de vous le céder au prix coûtant. Si ce LIBRE ÉCHANGE ne vous convient pas, j’en suis fâchée mais je n’en rabattrai rien. Je ne suis pas GÉNÉREUSE, moi, vous le savez. J’ai l’amour et la rage dans le cœur, je vous veux comme une goulue quand je devrais [en ? m’ ?] étrangler.
Juliette
1 Victor Hugo, qui souffre de problèmes ophtalmiques, vient régulièrement baigner ses yeux chez Juliette.
2 Juliette parle souvent en termes de dettes des restitus qu’elle écrit quotidiennement.
3 Citation de L’Indigent de Louis-Sébastien Mercier, qui revient régulièrement sous la plume de Juliette. Rémi, refusant de laisser corrompre sa fille, répond à De Lys : « Que direz-vous, Monsieur ? Parlez, achevez votre ouvrage ; poignardez le cœur d’un père ; osez le corrompre pour faire une infâme de sa fille. Je suis pauvre, mais honnête ; je n’ai jamais rougi de l’infortune, mais je me sens humilié de l’idée que vous avez conçue ; et de quel droit comptez-vous me rendre votre complice ? » (Remerciements à Chantal Brière).
a « raffraîchir ».
b « accouririez ».
c Il y a six points de suspension, semblerait-il.
d Il y a six points de suspension.
e « invers ».
f Juliette avait écrit « VOTRE amie et connaissances ». Pour conserver la subtilité des lettres capitales ne portant que sur sa personne, nous avons préféré rajouter le « vos » devant « connaissances » plutôt que corriger le « VOTRE » en « vos ».
g « tours ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
sa fille Claire meurt de la tuberculose. Le père biologique, James Pradier, et le père adoptif, l’accompagnent dans ce deuil. Celui-ci libère Hugo du blocage qui l’empêchait de se rendre sur la tombe de Léopoldine, où il se rend pour la première fois depuis trois ans.
- 28 marsCrise nerveuse de Claire.
- 1er-5 juinHugo, à la Chambre des Pairs, participe au procès de Pierre Lecomte, auteur d’un attentat manqué contre le roi. Lecomte sera guillotiné.
- 2 juinJuliette et sa fille s’installent à Auteuil, 56 rue de la Fontaine, dans un appartement que leur loue Pradier. Il refuse de louer un appartement plus confortable pourtant disponible dans le même immeuble.
- 21 juinMort de Claire Pradier.
- 23 juinEnterrement de Claire Pradier au cimetière d’Auteuil.
- Juin-juilletVictor Vilain réalise un buste en terre cuite de Juliette.
- 11 juilletAprès la découverte des dernières volontés de Claire, son corps est exhumé et transféré au cimetière de Saint-Mandé.
- 1er-2 aoûtVictor Hugo et Juliette partent en excursion le samedi toute la journée, et le dimanche matin, et prennent le chemin de fer.
- 25-28 septembreSéjour en Normandie, à Caudebec et Villequier.
