« 26 septembre 1835 » [source : BnF, Mss, NAF 16324, f. 302-303], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11097, page consultée le 27 janvier 2026.
Aux Metz, samedi matin [26 septembre 1835], 8 h. ¾
Bonjour, mon Toto, bonjour, ma joie. Comment que ça va ? J’espère que tu auras passé
une bonne nuit. Je t’ai tant aimé, moi, je n’ai pas dormia presque. Je me suis couchée à 10 h., je
me suis réveillée dans des coliques à 2 h. ½ du matin. Depuis ce temps, je ne me suis
rendormie qu’au petit jour jusqu’à présent. Tu penses si j’ai employé le temps où
je
ne dormais pas à t’aimer. Je ne compte pas comme distraction ce mauvais livre1 que tu m’as apporté et que
j’ai lub tout entier sans regret
puisqu’à chaque chapitre, il y avait une épigraphe de toi et ton beau petit nom
dessous.
Le temps a l’air de s’humaniser aujourd’hui. S’il ne change pas d’ici à
midi, je prendrai par la prairie, j’espère que tu auras la même inspiration que moi.
Mais mon Dieu que je t’aime ! Je ne peux pas te dire autre chose, je n’ai que cela
dans le cœur, dans l’esprit et sur les lèvres : je t’aime ! je t’aime ! je t’aime !
je
t’aime ! Je ne pense qu’à toi, je ne désire que toi. Hier après mon dîner, ma lettre
écrite et mes comptes faitsc, j’ai
ludles têtes du sérail, l’enfant, le voile2 tout haut. Tu ne peux pas te faire
l’idée de l’impression qu’a faite la première de ces admirables orientales. Moi, j’ai
relue tout bas ensuite une
partie de ce tant beau livre et je me suis couchée dans l’adoration de toi, mon
Victor, et dans l’admiration de vous, mon poète.
1 Cet ouvrage reste à identifier.
2 Juliette cite ici trois poèmes appartenant au recueil Les Orientales (1829). L’ode « Les têtes du Sérail », en troisième position dans le recueil, fut publiée pour la première fois le 13 juin 1826 dans Le Journal des Débats. « L’enfant », portant la date du 8-10 juin 1828, apparaît en dix-huitième position dans le recueil et « Le voile », composé le 1er septembre 1828, en onzième position.
a « dormie ».
b « j’ai lue ».
c « fais ».
d « j’ai lue ».
e « j’ai relue ».
« 26 septembre 1835 » [source : BnF, Mss, NAF 16324, f. 304], in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11097, page consultée le 27 janvier 2026.
[Feuille d’arbre]
« 26 septembre 1835 » [source : BnF, Mss, NAF 16324, f. 304 bis-305], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11097, page consultée le 27 janvier 2026.
Aux Metz, samedi soir [26 septembre 1835], 8 h. ½1
J’étais rentrée bien triste et avec bien de l’amertume dans le cœur. Mais la vue de
ta lettre, de ta chère lettre, de ta ravissante lettre a tout effacé, tout adouci.
Mon
chagrin s’est envolé, ma jalousie s’est éteinte, mon inquiétude s’est calmée. Je n’ai
plus de mal, je suis heureuse, je suis confiante, je t’aime et je crois que tu
m’aimes.
Non, mon bien-aimé, jamais je n’oublierai la
journée du 24 7bre 1835. Non plus à cause de
l’orage, mais à cause de l’adorable lettre qui l’a suivie2.
Toute ma vie, je sentirai l’impression de chacune des gouttes de pluie qui tombaient
de tes cheveux sur mon cou, toute ma vie je me rappellerai chacune des lettres,
chacune des syllabes, chacun des mots qui composent ta ravissante lettre d’hier au
soir. Vois-tu, mon cher Victor, moi je n’ai pas la ressource du beau style, des grands
mots pour rendre les impressions de mon cœur et les joies de mon âme. Je t’offre tout
cela brut, en nature, comme les denrées coloniales avant que le raffineur et le
marchand n’aient cristalliséa et
paré leur marchandise. Je t’aime purement et simplement. Le tonnerre, les éclairs,
le
déluge et la fin du monde ne feront pas que je t’aimerai moins, au contraire.
Je
me suis rappelée en chemin que tu avais oublié ton livre. Je ne pouvais malheureusement pas courir après toi. Je suis rentrée à 6 h ¾,
j’ai dîné, je t’écris, je lirai, ensuite je me coucherai. Mais, quoi que je fasseb, je penserai à toi et je t’aimerai de
toutes les forces de mon âmec.
1 Le 24 septembre 1835, journée où Victor et Juliette se retrouvèrent sous un orage, était un jeudi. Cette lettre a donc probablement été écrite le samedi 26 septembre 1835.
2 Dans cette lettre du 25 septembre Hugo décrit l’orage de la veille : « […] N’oublions jamais cet effroyable orage du 24 septembre 1835 si plein de divines choses pour nous. La pluie tombait à torrents, les feuilles de l’arbre ne servaient qu’à la conduire plus froide sur nos têtes, le ciel était plein de tonnerres, tu étais nue entre mes bras, ton beau visage caché dans mes genoux ne se détournant que pour me sourire, et ta chemise collée par l’eau sur tes belles épaules. Et pendant cette longue tempête d’une heure et demie, pas un mot qui n’ait été un mot d’amour. Tu es ravissante. Je t’aime plus qu’il n’y a de paroles pour le dire. Ma Juliette, quel affreux tumulte hors de nous, en nous quelle délicieuse harmonie ! […] »
a « cristalisé ».
b « fasses ».
c Paul Souchon transcrit la signature « Juliette » qui n’est pourtant pas présente sur la lettre manuscrite.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle regrette de ne pas jouer le rôle de la courtisane Tisbe, où elle se reconnaît, dans Angelo tyran de Padoue à la Comédie-Française, mais se voit célébrée dans plusieurs poèmes du recueil Les Chants du crépuscule.
- 28 avrilPremière d’Angelo tyran de Padoue.
- 25 juillet-22 aoûtVoyage avec Hugo en Normandie et en Picardie.
- 9 septembre-13 octobreTandis que Hugo séjourne aux Roches, chez les Bertin (du 10 septembre au 12 octobre), Juliette habite encore la petite maison des Metz.
- 17 octobreLes Chants du crépuscule.
- 15 novembreNaissance de (Jean-)Louis et Michel-Ernest Koch, neveux de Juliette Drouet.
