« Non datée » [source : BnF, Mss, NAF 16323, f. 165-166], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10944, page consultée le 24 janvier 2026.
Jeudi soir, 8 h. ¼
Mon Victor, tu m’aimes donc autant que je t’aime ? Ces quelques minutes que tu as
ajoutéesa ce soir au bien court
moment de bonheur que nous avions eu à être ensemble aujourd’hui, en est-ce une
preuve ? Tu m’aimes, c’est bien vrai, tu m’aimes. Je suis toute réjouie au dedans
de
moi comme si c’était pour moi une heureuse nouvelle que j’aurais attendue pendant
longtemps. Mercib, mon cher
bien-aimé, pour tout le bonheur que tu me donnes. Je te dois tout ce qu’il y a
d’heureux et de tranquille dans ma vie, je te dois mon amour, je te dois mon honneur !
Mercic, mercid. Voilà ma vie, voilà ma pensée, voilà
mon âme. Fais-en ce que tu voudras. Que je t’aime et que tu m’aimes, c’est tout ce
que
je veux.
Tu trouves peut-être que je déraisonne et que j’arrange mes pensées à
l’envers, prends-toi à mon amour qui m’enivre, qui me rend folle.
Juliette
ET NOTRE ANGELO ?
11 h. du soir
Je m’étais trop pressée de me réjouir du petit moment que tu venais de me donner.
Je l’expie depuis tantôt par des heures d’attente vaines, par des suppositions de
toutes sortes qui me serrent le cœur. Quoique je ne t’accuse pas ni que je ne t’en
veuille pas, nous ne sommes pourtant convenus d’aucunsignal pour nous empêcher de douter l’un de l’autre, mais
j’ai dans le cœur tant d’amour pour te défendre contre toute mauvaise apparence, que
cela s’entend mieux encore que le fameux refrain espagnol Yo
que soy contrabandista1.
Je viens
d’entendre frapper à la porte d’en bas. Ah ! C’est toi. Mon Dieu que je t’aime.
J.
[Adresse]
À mon adorée
1 « Yo que soy contrabandista » ( Moi qui suis contrebandier ) est une chanson espagnole qu’on retrouve dans Bug-Jargal, roman de Victor Hugo. Le narrateur, Léopold d’Auverney (dans la version de 1826 ; Delmar dans la version de 1819) entre un jour dans le cachot de Pierrot, un esclave noir et l’entend chanter cet chanson : « Un jour j’entrai sans qu’il parût prendre garde à moi. Il tournait le dos à la porte de son cachot, et chantait d’un ton mélancolique l’air espagnol : Yo que soy contrabandista. Quand il eut fini, il se tourna brusquement vers moi, et me cria : - Frère, promets, si jamais tu doutes de moi, d’écarter tous tes soupçons quand tu m’entendras chanter cet air. » (Bug-Jargal, CFL, t. II, p. 604)
a « ajouter ».
b « mercie ».
c « mercie ».
d « mercie ».
e Juliette a écrit la seconde partie de sa lettre par-dessus l’adresse.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle regrette de ne pas jouer le rôle de la courtisane Tisbe, où elle se reconnaît, dans Angelo tyran de Padoue à la Comédie-Française, mais se voit célébrée dans plusieurs poèmes du recueil Les Chants du crépuscule.
- 28 avrilPremière d’Angelo tyran de Padoue.
- 25 juillet-22 aoûtVoyage avec Hugo en Normandie et en Picardie.
- 9 septembre-13 octobreTandis que Hugo séjourne aux Roches, chez les Bertin (du 10 septembre au 12 octobre), Juliette habite encore la petite maison des Metz.
- 17 octobreLes Chants du crépuscule.
- 15 novembreNaissance de (Jean-)Louis et Michel-Ernest Koch, neveux de Juliette Drouet.
