« Non datée » [source : BnF, Mss, NAF 16323, f. 62-63], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10814, page consultée le 27 janvier 2026.
4 février [1835], dimanche après-midi, 4 h. ¼
Je ne m’excuse pas, mon cher adoré, de la scène ridicule que je viens de te faire
puisque ce serait m’excuser de trop t’aimer. D’ailleurs, je ne suis pas encore bien
convaincue de la nécessité de ta visite dans la loge de ces
dames. Autrefois, tu aurais pensé à moi et tu n’y serais pas allé, c’est
qu’autrefois tu m’aimais tandis qu’à présent, tu rends service à tes amis…aJe tâche de me mettre à ton diapasonb. Je n’y réussis guère. Il viendra un temps, je l’espère, où je
serai tout aussi indifférente que toi sur toutes ces matières de délicatesse et
d’amour ; alors nous serons heureux et la paix de notre liaison ne sera plus
troublée.
Je reviens malgré moi à ta visite à Mme de [illis.]. Pourquoi donc ne me l’as-tu pas dit cette nuit quand je te demandais
si tu avais vu quelqu’un et si tu étais sorti de ta loge ? Certes, l’occasion était
toute naturelle de me dire que tu avais été dans cette loge découverte. Sans doute tu avais dans ce moment-là des raisons pour me le
cacher puisque tu ne me l’as pas dit. Je t’impatiente, n’est-ce pas, en insistant
sur
cette circonstance ? Mais moi, je souffre, c’est bien plus. En voilà au moins pour
toute la journée. Il est vrai que pour me rassurer et raccommoderc [tout ?] ce gâchis d’allées et venuesd, tu me promets de ne plus rien me dire et moi je me
promets d’être plus en garde que jamais, [et ?] de me tourmenter
jusqu’à ce que la mort de mon amour s’en suive. Jolie disposition de part et d’autre,
n’est-ce pas ? et qui montre jusqu’où ton amour est descendu et jusqu’où le mien peut
aller. Cependant, tout peut encore se réparer si tu veux m’aimer autant que je t’aime.
Si tu veux avoir pour moi la dixième partie des attentions que j’ai pour notre amour,
nous serons heureux et tranquilles, et je ne pleurerai plus et je ne maudirai plus
notre amour, et je serai joyeuse et j’aurai le bonheur sur les lèvres et dans les
yeux. Mais cela peut-il redevenir ainsi ? Est-ce qu’il est possible de faire reverdir
l’arbre qui a été gelé sur pied ? Je ne le crois pas malgré mon ignorance en toutes
choses et surtout en horticulture.
Toi qui as été et qui est encore mon MAÎTRE,
tu peux seul me répondre et me rassurer, et je suis si avide de consolation et si
inséparable de mon amour que je te croirai de toute mon âme. Te voilà parti pour
longtemps, je suis sûre. Tu n’es pas homme à te prodiguere
deux fois dans le même jour. Tout ce que je peux espérer c’est de te voir un moment
cette nuit. Je tâcherai d’ici là de reprendre ma gaieté. Tu m’as appris que les larmes
étaient un mauvais hameçon pour prendre et tenir les amants : « On en prend plus avec la joie qu’avec les pleurs. »1 Je ne l’ai pas oublié et je veux sourire pour
voir si je vous reprendrai, mon adoré.
Juliette
1 Air de l’opéra Esmeralda tiré de Notre-Dame-de-Paris (musique de Louise Bertin, livret de Victor Hugo). « Comme ma belle fiancée / Gronde aujourd’hui ! / Le soupçon est dans sa pensée. Ah ! quel ennui !/ Belles, les amants qu’on rudoie / S’en vont ailleurs. / On en prend plus avec la joie / Qu’avec les pleurs. » (Acte II, scène 2.)
a Des points de suspension courent jusqu’à la fin de la ligne.
b « diapazon ».
c « racommoder ».
d « allé et venue »
e « prodiguez ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle regrette de ne pas jouer le rôle de la courtisane Tisbe, où elle se reconnaît, dans Angelo tyran de Padoue à la Comédie-Française, mais se voit célébrée dans plusieurs poèmes du recueil Les Chants du crépuscule.
- 28 avrilPremière d’Angelo tyran de Padoue.
- 25 juillet-22 aoûtVoyage avec Hugo en Normandie et en Picardie.
- 9 septembre-13 octobreTandis que Hugo séjourne aux Roches, chez les Bertin (du 10 septembre au 12 octobre), Juliette habite encore la petite maison des Metz.
- 17 octobreLes Chants du crépuscule.
- 15 novembreNaissance de (Jean-)Louis et Michel-Ernest Koch, neveux de Juliette Drouet.
