« 16 mars 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16373, f. 267-268], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette et Gérard Pouchain, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10537, page consultée le 24 janvier 2026.
Jersey, 16 mars 1853, mercredi soir, 9 h.
Ô mon pauvre bien-aimé, pourvu que tu ne souffres pas, pourvu que ce hideux incident
n’ait pas laissé de trace dans ta santé, dans ton esprit et dans ton cœur, pourvu
que
je ne te sois pas devenue odieuse par une susceptibilité que tu ne peux pas
comprendre, n’ayant jamais rien eu au-dessus de toi, si ce n’est mon amour, pourvu
que
tu ne regrettes rien dans le passé et que tu n’aies pas peur de l’avenir avec moi.
Je
reconnais tous mes torts, je me résigne à tout ce que tu voudras et j’accepte toutes
les humiliations que tu m’imposeras.
Je te remercie d’avoir recouru après moi,
mon pauvre adoré. Je t’en aurais épargné la peine si j’avais eu le droit de retourner
sur tes pas dans ce moment-là, mais tu as bien fait de ne pas me laisser revenir sur
cet adieu ironique que je n’avais peut-être pas mérité au moins en ce qui touche le
respect, l’admiration et l’amour que je t’ai voués. Peut-être même la triste et
douloureuse scène d’aujourd’hui vient-elle de l’exagération de ces trois sentiments ;
habituée que je suis à élever vers toi ma pensée, mon cœur et mon âme, je suis quasi
blessée quand je te vois prendre la peine de descendre jusqu’aux escargots et aux
chenilles de l’humanité dans un but que je ne comprends pas souvent. Du reste ta
condescendance et ta mansuétude ne m’auraient pas autant froissée si au lieu de
s’adresser à une sotte créature qui en profite pour exercer envers moi une sorte de
tyrannie impertinente, grossière et stupide qui me révolteraita en toute circonstance mais qui me
devient insupportable quand je pense que tu t’en rends complice par une bonté
familière et presque familiale à force d’être empressée. Si cette manière d’être,
au
lieu de s’adresser à une créature qui le mérite si peu, était au contraire la
récompense d’un dévouement réel, d’un cœur éprouvé et d’une âme vraiment honnête,
loin
de m’en étonner et de m’en offenser je m’y associerais moi-même et je ne craindrais
pas l’assimilation dans les marques extérieures de ta reconnaissance, mais vraiment
est-ce [que] c’estb le cas ici de prodiguer des récompenses du genre de celle
d’aujourd’hui ? Si tu le crois j’ai le tort, je pourrais dire le malheur, de ne pas
le
comprendre et j’ai eu celui, plus grand encore, de ne pas te cacher mon étonnement
et
mon mécontentement. Je m’en repens d’autant plus que tu étais déjà un peu souffrant
et
que peut-être tu l’es davantage ce soir. Cette pensée me navre le cœur et me
désespère. Je m’en veux de t’avoir fait ce mal, je me maudis de t’aimer trop. Je
voudrais mourir pour te débarrasserc d’un amour qui est devenu pour toi comme une espèce de
maladie digne de pitié au lieu d’être ton abri, ta joie, ton repos, ton bonheur
suprême. Ô si on mourait d’un excès de tendresse, de sollicitude et de désespoir,
tu
ne me retrouverais pas vivante demain car mes artères en sont gonflées jusqu’à rompre
et mon cœur se crispe comme s’il se nouait dans ma poitrine. Mais on ne meurt pas
plus
de trop aimer que de n’être plus assez aimée. C’est une cruelle expérience que j’ai
faite et que je recommence avec un féroce courage dont tu [te]
passeraisd bien, mon
pauvre trop aimé. Enfin, ce n’est pas tout à fait ma faute, laisse-le moi croire pour
m’excuser à mes propres yeux et pour me donner la force de te sourire ce soir à
travers mes larmes. Et surtout, mon adoré, ô bien adoré, n’en doute pas si tu veux
ne
pas offenser la sincérité de Dieu même, je t’en supplie, mon Victor, ne souffre pas,
ne te fais pas un tourment de cet incident plus ridicule que sérieux à tout prendre
et
ne te souviens que du beau soleil, des pelouses fleuries, des arbres verts, de la
mer
bleue et de tous les joyeux chants d’oiseaux dans notre ravissante promenade de
tantôt. De mon côté je vais tâcher de ne penser qu’à toi et au bonheur de t’aimer.
Juliette
a « révolterais ».
b « est-ce c’est ».
c « débarasser ».
d « dont tu passerais bien »
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle s’inquiète des séances de spiritisme à Marine-Terrace, dont elle est exclue, et qui lui semblent des diableries.
- 6 septembreArrivée de Mme de Girardin chez les Hugo ; elle va initier ses hôtes aux tables parlantes à partir du 11 septembre.
- 21 novembreChâtiments.
