« 6 décembre 1836 » [source : BnF, Mss, NAF 16328, f. 213-214], transcr. Claudia Cardona, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10178, page consultée le 27 janvier 2026.
6 décembre [1836], mardi matin, 11 h. ½
Quel fond voulez-vous que je fasse sur vos promesses et sur votre amour, mon cher
bien-aimé ? Voici bien des fois que vous me faites des promesses sans les tenir, au
risque de me donner la preuve que vous n’avez plus aucun sentiment tendre pour moi.
Je
suis beaucoup plus alarmée que je ne le fais paraître du changement évident de notre
manière d’être envers moi, et à part le dévouement généreux et incontestable que vous
me montrez tous les jours, il est impossible d’être moins amoureux, de toutes façons, que vous l’êtes.
J’aurais grand honte à
vous faire des reproches qui consisteraient seulement sur le plus ou moins
d’empressement que vous mettez à éviter des rapprochements
intimes entre nos deux personnes, quoique cependant je pense que c’est sinon
une preuve d’amour, que c’en est au moins une conséquence.
Mais je ne vois pas que vous ayez un goût plus vif pour les autres relations
d’intimité. Aussi je vous le dis sérieusement, je suis très affectée au fond de l’âme
d’un refroidissement qui pour être venu petit à petit n’en est pas moins très réel
et
trop réel.
Cependant je continue de vous aimer comme auparavant, moi ; quelle position que la mienne ! Je vous assure que je
suis très triste.
Juliette
« 6 décembre 1836 » [source : BnF, Mss, NAF 16328, f. 215-216], transcr. Claudia Cardona, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10178, page consultée le 27 janvier 2026.
6 décembre [1836], mardi après-midi, 3 h. ½
Je suis un peu souffrante aujourd’hui. Si j’avais pensé que tu ne
[devais ?] pas venir du tout dans la journée, je ne me serai pas
levée, et pour cause…a L’absence n’empêche pas d’aimer pour un cœur pris comme le mien. Mais l’amour
n’empêche pas de souffrir beaucoup dans la situation où je suis. Je voudrais ne te
faire aucune plainte, mais ma mauvaise nature l’emporte quand je suis seule parce
que
la meilleure partie de moi-même est avec toi.
Heureusement que tu fais bien peu
d’attention à mes chagrins, ce qui me donne un peu moins de scrupules à t’en
entretenir.
J’ai donc beaucoup de tristesse aujourd’hui, mêlée à un peu de
malaise, ce qui ne me rend pas plus patiente ni plus philosophe. Je crois même ne
l’être jamais sur le point de : TON INDIFFÉRENCE. À moins
que ton exemple ne me gagne, auquel cas nous serions parfaitement charmants et
indulgents l’un envers l’autre.
Mais… ce temps là malheureusement pour moi et
pour toi ne me paraît pas très proche. Enfin si tu veux m’enseigner le chemin que
tu
as pris pour y arriver si tôt, peut-être en courantb bien fort j’y arriverai avant de
mourir.
Je suis très gaie comme tu peux le voir et
surtout très spirituelle comme il est très difficile de s’en
douter si on n’y regarde de très près. Mais je t’aime, ce qui saute aux yeux.
Juliette
a Les points de suspension courent jusqu’au bout de la ligne.
b « courrant ».
« 6 décembre 1836 » [source : BnF, Mss, NAF 16328, f. 217-218], transcr. Claudia Cardona, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10178, page consultée le 27 janvier 2026.
6 décembre [1836] mardi soir, 8 h. ¾
Mon cher adoré je me sens le besoin de t’écrire une lettre expansive, en forme
d’expiation pour celles que je t’ai écrites aujourd’hui, en supposant qu’elles l’ont
été dans un moment de doute et d’amertume comme il m’en arrive presque toutes les
fois
que je suis trop longtemps sans te voir. Mon Victor bien aimé, mon Victor chéri, mon
Victor sublime, mon Victor adoré, pardon si je me trompe sur toi. Certes dans un tout
autre homme le dévouement dont tu me donnes la preuve jour et nuit servirait à
convaincre de l’amour le plus pur et le plus ardent. Mais toi mon noble, mon généreuxhomme, ce n’est qu’une preuve de ta divine et sublime nature
qui prouve que tu es un homme au-dessus de tous les autres hommes, voilà tout. Et
ce
n’est pas assez pour moi, qui je t’aime avec et sans les admirables qualités qui font
de toi presque un Dieu.
Je veux que tu m’aimes, j’ai besoin que tu m’aimes, je
n’ai même besoin que de ton amour. Car tu le permettais je
ne mangerais que du pain que j’aurais gagné. Mais donne-moi
de l’amour, ton amour, tout ton amour, ce ne sera pas trop pour payer celui que
j’ai.
Si tu savais, quand je t’ai vu, quand je crois que tu m’aimes, je marche
sur l’air, je ne me crois pas une simple mortelle. Mais aussi quand je doute je me
crois la plus misérable et la plus infortunée des créatures ; c’est que je t’aime
tant.
J.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle refuse un engagement à la Porte-Saint-Antoine. Hugo l’emmène en voyage en Normandie et en Bretagne, où elle revoit Fougères, sa ville natale.
- JanvierElle refuse un engagement au Théâtre de la Porte-Saint-Antoine.
- 8 marsElle emménage au 14 rue Sainte-Anastase.
- 23 marsHugo donne une mèche de ses cheveux à Juliette.
- 26 marsReprise d’Angelo tyran de Padoue à la Comédie-Française. Marie Dorval joue la Tisbe, Mlle Volnys joue Catarina.
- 15 juin-21 juilletVoyage avec Hugo en Normandie. Le 22 juin, étape à Fougères où elle n’était pas revenue depuis l’enfance.
- 14 novembreLa Esmeralda à l’Opéra (musique de Louise Bertin, fille de Bertin aîné, sur un livret de Hugo).
- 8 décembreMort en bas âge de son neveu Michel-Ernest Koch.
