« 3 décembre 1836 » [source : BnF, Mss, NAF 16328, f. 201-202], transcr. Claudia Cardona, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10175, page consultée le 24 janvier 2026.
3 décembre [1836], samedi, midi ½
Bonjour, cher bien-aimé, je n’ai pas fermé l’œil de la nuit, et cela grâce à un
incident fort simple en lui-même mais qui pouvait avoir les suites les plus tristes
pour moi. Voici ce que c’est : en allant prendre ma veilleuse dans mon cabinet de
toilette après que tu as été parti, je me suis aperçuea que tu n’avais pas fermé entièrement la
porte du susdit cabinet. De là, grande terreur de ma part sur les conséquences
que cela pourrait avoir si tu revenais cette nuit.
Je me suis souvenue de
maintes occasions où j’avais été très malheureuse pour des apparences beaucoup
moindres que celle-ci. Enfin, jusqu’à l’arrivée de la bonne, 8 h.
du m[atin], je n’avais pas fermé l’œil de la nuit, sans aucune exagération. Aussi ce matin suis-je rompue et défaite à faire peur. Une autre
fois je m’assurerai toujours, toi étant là, que la porte est
exactement fermée. Je ne m’exposerai pas deux fois volontairement aux angoisses de cette nuit.
Je crois sentir que je
t’aime encore plus ce matin de toute la peur effroyable de cette nuit. Ce sont des
battements de cœur ajoutés à tous les autres qui expriment L’AMOUR. C’est bien vrai,
mon Toto adoré, que je t’aime. Chère et noble tête, vous êtes mon idéal ; sublime
et
généreux homme, tu es ce que j’admire et ce que je vénère le plus en ce monde.
À
toi donc mon amour, à toi ma vie, à toi mes pensées, à vous mon amant adoré, mon âme,
à vous tout ce qu’il y a d’intelligent et de bon en moi.
Rien qu’à toi mes
caresses, mes baisers et mon désirb.
Juliette
a « apperçu ».
b « désire ».
« 3 décembre 1836 » [source : BnF, Mss, NAF 16328, f. 203-204], transcr. Claudia Cardona, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10175, page consultée le 24 janvier 2026.
3 décembre [1836], samedi soir, 5 h. ½
Je me suis sentie si mal à mon aise cet après midi, que j’ai fait venir un bain. Je
sors de le prendre il y a un quart d’heure.
J’espérais que tu viendrais assez
tôt pour m’en sortir. Je me suis trompée, comme toujours.
Peut être as-tu eu beaucoup d’affaires mais à coup sûr tu as eu très peu le désir
de
me voir. Je te fais remarquer cela, non pas que je croie que tu y seras sensible !
Depuis longtemps tu es blasé sur mes pleurs après l’avoir été sur ma joie. Aussi,
que
je pleure, que je rie, que je souffre ou que [je] sois heureuse,
tout cela ne t’émeut guère. Tu crois avoir fait assez en me donnant quelques heures
de
ton sommeil converties en pièces de cent sous.
Moi je ne pense pas ainsi et je
crois que tu me dois autre chose que du dévouement. Malheureusement ce quelque chose ne peut pas s’exiger, et pût-il s’exiger, je n’en
voudrais pas à cette condition.
Cependant je ne veux pas te lasser de mes
plaintes et de mes larmes. Je serai calme et résignée quand tu viendras, si tu viens. Je n’ai pas oublié le conseil que tu m’as donné
sans intention, mais dont je profiterai :
« Belles, les amants qu’on rudoie
S’en vont ailleurs,
On en prend plus avec la joie
Qu’avec les
pleurs. »1
Je me permets de te donner en pensée et en désir toutes les caresses que
j’amasse au fond de mon âme, dans mes yeux et sur mes lèvres.
Que de la peine
dans la vie pour quelques moments AFFREUX. C’est de plus en plus vrai.
J.
1 Chanson de Phébus dans Esmeralda, opéra de Louise Bertin sur un livret de Victor Hugo, créé le 14 novembre 1836 à l’Opéra.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle refuse un engagement à la Porte-Saint-Antoine. Hugo l’emmène en voyage en Normandie et en Bretagne, où elle revoit Fougères, sa ville natale.
- JanvierElle refuse un engagement au Théâtre de la Porte-Saint-Antoine.
- 8 marsElle emménage au 14 rue Sainte-Anastase.
- 23 marsHugo donne une mèche de ses cheveux à Juliette.
- 26 marsReprise d’Angelo tyran de Padoue à la Comédie-Française. Marie Dorval joue la Tisbe, Mlle Volnys joue Catarina.
- 15 juin-21 juilletVoyage avec Hugo en Normandie. Le 22 juin, étape à Fougères où elle n’était pas revenue depuis l’enfance.
- 14 novembreLa Esmeralda à l’Opéra (musique de Louise Bertin, fille de Bertin aîné, sur un livret de Hugo).
- 8 décembreMort en bas âge de son neveu Michel-Ernest Koch.
