19 novembre 1836

« 19 novembre 1836 » [source : BnF, Mss, NAF 16328, f. 150-151], transcr. Claudia Cardona, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10137, page consultée le 24 janvier 2026.

Bonjour, mon cher bien-aimé, bonjour. Je t’aime de toutes mes forces, de toute mon âme et de tout mon cœur.
Je me suis levée tard parce que j’ai toujours quelque chose qui cloche, mais si j’ai dormi je n’ai pas perdu mon temps, car j’ai rêvé de vous une bonne partie de la nuit. Il est très heureux que je me retrouve dans mon lit le matin, car mes rêves ressemblent tant à la réalité, que si je ne me retrouvais pas entre deux draps, je ne voudrais pas y croire.
Comment voulez-vous, mon cher petit homme, que je ne sois pas tourmentée et jalouse quand je vois ce que je vois et que je sais ce que je sais ? Depuis près d’un mois vous n’êtes pas venu une seule fois vous reposer près de moi et c’est à grand peine que je vous vois quelques minutes dans la journée. Vous conviendrez qu’à moins de faire des suppositions très peu HONORABLES pour vous, je dois vous croire très COUPABLE ET JE LE CROIS.
Maintenant mon cher bien aimé, vous vous expliquerez mes tristesses, mes fureurs et mon désespoir. Vous comprendrez que dans tousles cas je suis une pauvre fille que vous n’aimez plus, ce qui ne peut guère m’arranger, moi, qui vous aime plus que le premier jour. Aussi, mon cher petit Toto, je ne vous cacherai pas que je suis très chagrine, très jalouse et très malheureuse. Il y a des moments, ceux très rares où vous êtes avec moi, où je crois que je m’abuse, ou crois que vous m’aimez encore comme autrefois, mais je vous le répète, ces moments sont rares et courts. Et je n’en tombe après que plus avant dans la triste conviction que vous ne m’aimez plus.
Je voudrais cependant ne pas vous ennuyera car après n’être plus aimée, ce que je redoute le plus : c’est d’être importune, et je sens que je le suis.
Eh ! c’est que je vous aime, moi, c’est que vous êtes ma vie, mon … depuis je vous ai vu et vous avez trouvé le moyen d’être injuste et soupçonneux envers moi. Jaloux sans amour, c’est ce qu’il y a de pire au monde. Enfin voilà ma vie.

Juliette


Notes manuscriptologiques

a « ennuier ».


« 19 novembre 1836 » [source : BnF, Mss, NAF 16328, f. 152-153], transcr. Claudia Cardona, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10137, page consultée le 24 janvier 2026.

Je vous pardonne votre humeur de tantôt, si vous m’aimez, car alors vous seriez jaloux et rien n’est plus charmant qu’un VILAIN JALOUX. Mais si vous ne m’aimez pas, et si vous n’êtes que défiant, alors je ne vous pardonne pas et je vous dirai tout net : que je suis une honnête femme dans toute l’acception du mot et que si vous ne m’aimez plus et si je ne vous aime pas, il me serait beaucoup plus avantageux de ne pas vous tromper. Mais comme je veux croire que vous m’aimez toujours parce que l’autre supposition me fait trop mal, je vous permets de me manger le blanc des yeux à charge de revanche.
Mon petit Toto chéri, je ne vous N’AIME. Je vous suis très fidèle par pensée et par action. Je n’en tire pas autant de vanité que vous (de votre fidélité) parce que je trouve cela tout simple et qu’il me serait impossible de faire autrement.
Jusqu’à ce que je vous aie revu, je serai triste. Vous m’avez quitté mécontent, grogneux et injuste.
Si vous aviez pour deux liards de cœur, ou pour deux sous d’amour, vous seriez déjà venu me demander pardon à deux genoux. Mais… mais je ne veux pas recommencer mon ANTIENNE. Je sais ce que je sais et cela ne me rends pas plus gaie, je vous assure.
J’ai les yeux en compote. La cheminée fume comme de plus belle. J’attribue cela au temps, d’abord, ensuite au bois mouillé et à la bûche de derrière. Il est impossible de mieux excuser une mauvaise cheminée. J’ai en outre la douleur de t’apprendre que nous n’avons plus de bois que pour jusqu’à lundi tout au plus. Voici encore un mois bien lourd pour toi, mon pauvre bien-aimé, cependant il me semble que j’y mets toute la discrétion possible. Je critique toute ma dépense dans l’ensemble et dans les détails. Je ne sais comment faire pour t’alléger le fardeau. C’est dans des moments comme celui-ci que je voudrais être une grande actrice gagnant beaucoup d’argent1 ! Malheureusement je ne suis encore qu’une pauvre femme très obscure, et bien à charge à l’homme qu’elle aime, c’est triste et décourageant.
Je t’aime mon Victor, je t’aime ma pauvre âme, ne doute pas de moi. Je peux te quitter si tu ne m’aimes plus, mais te tromper jamais. Je t’aime trop.

Juliette


Notes

1 Remonter sur les planches est un leitmotiv obsédant, dans les derniers mois de 1836.

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

elle refuse un engagement à la Porte-Saint-Antoine. Hugo l’emmène en voyage en Normandie et en Bretagne, où elle revoit Fougères, sa ville natale.

  • JanvierElle refuse un engagement au Théâtre de la Porte-Saint-Antoine.
  • 8 marsElle emménage au 14 rue Sainte-Anastase.
  • 23 marsHugo donne une mèche de ses cheveux à Juliette.
  • 26 marsReprise d’Angelo tyran de Padoue à la Comédie-Française. Marie Dorval joue la Tisbe, Mlle Volnys joue Catarina.
  • 15 juin-21 juilletVoyage avec Hugo en Normandie. Le 22 juin, étape à Fougères où elle n’était pas revenue depuis l’enfance.
  • 14 novembreLa Esmeralda à l’Opéra (musique de Louise Bertin, fille de Bertin aîné, sur un livret de Hugo).
  • 8 décembreMort en bas âge de son neveu Michel-Ernest Koch.