« 17 novembre 1836 » [source : BnF, Mss, NAF 16328, f. 142-143], transcr. Claudia Cardona, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10135, page consultée le 03 mai 2026.
17 novembre [1836], jeudi, midi ½
Je t’aime, mon bien aimé, je t’aime plus que ma vie. Le désespoir auquel je suis en
proie ne me vient que lorsque je suis éloignée de toi, et que je crois que tu seras
avec des femmes qui toutes s’efforceront de te plaire1.
Au reste, tu dois voir que mes craintes ne sont pas chimériques et que je devine
assez bien le genre de tentative qu’on essaie sur toi. Mon cher adoré, mon Victor
bien
aimé, ma vie, ma joie, mon âme, mon souffle, ne te laisse jamais prendre à ces
vulgaires séductions.
5 h. du soir
Je reprends ma lettre si agréablement interrompue pour te redire que je t’aime, que
je n’ai qu’une seule crainte, c’est que vous soyez accessible à la tentation d’opéra et autres –
Depuis que vous m’avez
quitté on m’a apporté une lettre de Mme Krafft. J’ai une démangeaison atroce de l’ouvrir
pour savoir ce qu’elle dit de l’opéra, cependant je crains
de vous fâcher. Vous conviendrez qu’il est bien absurde que je me prive du plus grand
plaisir après celui de vous aimer, la curiosité, puisqu’il
faut l’appeler par son nom2, capable de faire faire les plus grandes sottises aux femmes en
général. Malheureusement je ne suis pas seulement une curieuse. J’ai le plus grand
intérêt de cœur à savoir ce que se dit et ce qui se pense à
votre sujet. D’après cela mon cher petit homme vous devriez me laisser lire la lettre,
sans me battre et sans même me grogner hein ? Voulez-vous ? Vous serez très gentil
si
je n’ose pas… J’espère même que je résisterai jusqu’à la fin.
J’ai mis en ordre
tous vos papiers et tous vous journaux depuis quinze jours, quel TAS ! et puis je
vous
aime et puis je vous baise et puis et puis je vous aime, voilà.
J.
1 La Esmeralda, opéra de Louise Bertin sur un livret de Victor Hugo, inspiré de Notre-Dame-de-Paris, a été créé le 14 novembre 1836 à l’Opéra.
2 Citation de la fable « Les Animaux malades de la peste », de La Fontaine : « La peste, puisqu’il faut l’appeler par son nom, / Capable d’enrichir en un jour l’Achéron / Faisait aux animaux la guerre ».
« 17 novembre 1836 » [source : BnF, Mss, NAF 16328, f. 144-145], transcr. Claudia Cardona, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10135, page consultée le 03 mai 2026.
17 novembre [1836], jeudi soir, 5 h. ½
Toto, mon petit Toto, où alliez-vous ainsi paré ? Je ne comprends pas trop la
nécessité de la chemise rose. Serait-ce qu’à la faveur de
cette couleur vous prétendriez me faire voir des étoiles en
plein midi et la fidélité en pleine trahison ? Mon cher
petit homme je crois devoir vous prévenir que tous mes instruments de vengeance sont
en état et que vous courez un très grand risque, si vous me trompez.
Je ris, mais je ne ris pas. N’est-ce pas, mon petit homme, que tu m’es
fidèle ? N’est-ce pas que tu n’aimes que moi ? N’est-ce pas que tu ne voudrais pas
pour rien au monde, de ces amours profanes qui s’offrent à tous les hommes et dans
tous les cas ?
J’insiste sur ceci parce que pour la plupart des hommes ce serait
un danger auquel leur vertu ne résisterait pas. Mais moi,
qui t’ai aimé et choisi entre tous pour te donner mon cœur et mon âme, moi qui ai
refait ma vie en taillant dans la chair et dans le sang pour ne pas laisser une seule
forme du passé. Moi, je mérite bien de n’être pas traitée comme le commun des femmes,
car moi je t’aime d’un amour vraiment pur. Je t’aime vraiment comme on aime Dieu ou
plutôta comme on doit t’aimer : à
genoux, les yeux, le cœur et l’âme fixés sur toi.
Juliette
a « plus tôt ».
« 17 novembre 1836 » [source : BnF, Mss, NAF 16328, f. 146-147], transcr. Claudia Cardona, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10135, page consultée le 03 mai 2026.
17 novembre [1836], jeudi soir, 5 h. ¼
Vous m’avez coupé mon papier, ça fait que je serai obligéea de mettre en deux fois ce que j’avais à
vous dire. Vous saurez donc, mon cher bien-aimé, que je suis toute fière de votre
libretto puisque libretto vous avez baptiséb l’une de vos plus belles œuvres. Que
plus je lis et relis, ce poème, et plus il me semble ravissant. Maintenant je crois
que la musique de Mlle B.1 ne peut être que charmante
quel que soit son mérite intrinsèque, car ici, dans cette circonstance, contrairement
à toutes les habitudes des opéras, les paroles sont de la musique.
Je ne sais
pas comment cela se fait, mais je t’aime tous les jours davantage ou du moins, tous
les jours autant, ce qui est cause que je crois que cela augmente de minute en minute.
Mon rêve, mon désir, ma joie ce serait d’avoir une occasion de me dévouer pour
toi ! De mourir pour toi !
Je t’aime tant, mon cher adoré, que ce n’est pas avec
des mots seulement que je peux te le prouver, ma vie suffirait à peine pour exprimer
ce que tu m’inspires.
Juliette
1 Louise Bertin, compositeur de La Esmeralda, créé trois jours plus tôt à l’Opéra, et dont Victor Hugo a écrit le livret.
a « obligé ».
b « batisée ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle refuse un engagement à la Porte-Saint-Antoine. Hugo l’emmène en voyage en Normandie et en Bretagne, où elle revoit Fougères, sa ville natale.
- JanvierElle refuse un engagement au Théâtre de la Porte-Saint-Antoine.
- 8 marsElle emménage au 14 rue Sainte-Anastase.
- 23 marsHugo donne une mèche de ses cheveux à Juliette.
- 26 marsReprise d’Angelo tyran de Padoue à la Comédie-Française. Marie Dorval joue la Tisbe, Mlle Volnys joue Catarina.
- 15 juin-21 juilletVoyage avec Hugo en Normandie. Le 22 juin, étape à Fougères où elle n’était pas revenue depuis l’enfance.
- 14 novembreLa Esmeralda à l’Opéra (musique de Louise Bertin, fille de Bertin aîné, sur un livret de Hugo).
- 8 décembreMort en bas âge de son neveu Michel-Ernest Koch.
