« 19 avril 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16370, f. 315-316], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8547, page consultée le 04 mai 2026.
Bruxelles, 19 avril 1852, lundi matin, 9 h. ½
Quel bonheur, mon bien-aimé, c’est aujourd’hui que je commence ma chère petite besogne de copiste1. Avec quellea ardeur et quel plaisir je vais m’en donner ! Comme je vais mordre à même toutes ces admirables choses parmi lesquelles tu as mis en hachis ce misérable pourceau de Bonaparte. J’y penseb je m’en lèche les babines d’avance, quel Bonheur ! Que de gens voudraient être à ma place et comme je ne voudrais pas être à celle de cet infâme drôle de président. Hier les [Ybaud ?]2 disaient qu’il ferait, le Bonaparte, tout son possible pour te faire acheter ton manuscrit par un éditeur de connivence, lequel ne publierait pas ton livre. Mais il est plus que probable que tu te tiens en garde contre ce cas-là et que l’expérience de Michelet et de Jacotet3 n’a pas été perdue pour toi. Aussi je ne t’en parle que comme d’un écho des conversations d’hier soir dont tu as fait tous les frais tant l’admiration pour ton génie, le respect de ton noble caractère, l’affection pour ta séduisante personne sont présentsc à la mémoire de tous ceux qui ont l’honneur et le bonheur de te connaître. Maintenant tousd ces respectse et toutes ces sympathies s’étendent jusqu’à tes deux vaillants fils si dignes de leur père. Avec quelle joie fière je recueille tous les hommages désintéressés rendus à ta personne et à toute ton héroïque famille. Si tu savais quel bien cela me fait, il n’y a que ta présence qui me soit plus douce à mon cœur. Le rayon de tes yeux éclipse pour moi l’auréole de ton grand front et je préfère à tous les encens qu’on brûle devant ta renomméef le parfum de ta belle bouche rose que j’adore.
Juliette
1 Victor Hugo écrit Histoire d’un crime.
2 Haud : à élucider
3 En novembre 1851, Michelet se plaint dans son journal des « lenteurs » de son éditeur Jacotet à publier ses Légendes du nord.
a « quel ».
b « penses ».
c « présentes ».
d « toutes ».
e « toutes ».
f « renommé ».
« 19 avril 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16370, f. 317-318], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8547, page consultée le 04 mai 2026.
Bruxelles, 19 avril 1852, lundi après-midi, 1 h. ½
Je sais que tu vas bien mon cher petit homme, mais cela ne me suffit pas tout à fait.
J’ai besoin de m’en assurer par les yeux, par les lèvres, par le cœur et par l’âme.
J’ai besoin de voir ton beau et noble visage, de toucher tes doux cheveux, d’entendre
ta ravissante voix, de respirer ton haleine. Est-ce que tu ne viendras pas bientôt ?
Je sais bien que j’ai de quoi attendre avec moins d’impatience ta visite mais je suis
si gouliaffe quand il s’agit de toi que ce n’est
pas trop de ton manuscrit et de ta personne de ton génie et de ton corps pour tout
mon
amour. M.Luthereau m’a parlé tout à l’heure
d’un projet qu’il veut te soumettre. Ce serait pour la fondation d’une revue littéraire dont tu aurais la direction occulte et dans
laquelle ton fils Charles trouverait à
s’occuper autant qu’il le voudrait. L’argent est trouvé. Ce serait une revue comme
celle des deux mondes dont la politique serait tout à fait
exclue. Autant que j’ai pu saisir Rémusat
et Duvergier de Hauranne entreraient dans
cette combinaison1. Au reste Luthereau t’en parlera avec plus de détails et d’une
manière plus intelligible que je ne le fais je ne sais pas pourquoi si ce n’est pour
le plaisir de bavarder comme une pie borgne sur tout et sur autre chose.
Il est
probable que tu auras reçu une seconde lettre de Paris aujourd’hui qui te fixera
définitivement sur le sort de cher petit [illis.] Toto. J’ai hâte de savoir comment cela
s’est terminé et tout ce qui doit s’ensuivre non par pure curiosité mais par la plus
tendre sollicitude pour tout ce qui intéresse ton cœur et le bonheur de ta chère
famille. Tu n’en doutesa pas, n’est-ce
pas ?
Juliette
1 Tous deux opposants au coup d’État, Rémusat et Duvergier de Hauranne ont dû quitter la France, où ils seront autorisés à revenir en 1852.
a « doute ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.
- 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
- 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
Charles, puis François Victor, rejoignent leur père. - 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
- 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
- 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
- 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
- 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
- 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
- 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.
