« 15 avril 1847 » [source : Leeds, BC MS 19c Drouet/1847/18], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.2091, page consultée le 03 mai 2026.
15 avril [1847], jeudi matin, 8 h.
Bonjour, mon bien-aimé, bonjour, mais je ne suis pas contente. Pourquoi donc
n’êtes-vous pas resté hier au soir puisque ma jeune péronnelle1 allait s’en aller
et pourquoi n’êtes-vous pas revenu plus tôt ? Je connais votre réponse : je travaille. Mais cette réponse facile ne me satisfait pas,
tant s’en faut, et me fait l’effet d’une variante au bonhomme Roussel, à l’amende pendante de Paul Meurice et au carabinier de Charles aussi peu amusant que vous. Du reste, je conviens que
je suis peu attrayante et la preuve c’est que Vilain lui-même n’a voulu voir que moi pour ne pas se laisser acoquiner
un jour de plus à Paris. Mais l’indifférence avec laquelle j’ai respecté le manteau
de
ce moderne Joseph2, je ne la possède pas au même degré pour vous. Aussi j’ai
toutes les peines du monde à m’habituer à votre répulsion. Je crois même que je ne
m’y
habituerai jamais, pas même dans l’autre monde, ce qui me promet une heureuse
éternité. Enfin puisque c’est comme cela, il faut bien me résigner car plus je veux
vous ramener à moi et moins vous vous y prêtez. Peut-être qu’en vous abandonnant à
vous-même vous aurez quelques bons retours de pitié et de tendresse pour la pauvre
femme qui se résigne et qui souffre. C’est là-dessus que j’espère pour me donner de
la
patience et du courage.
Ô si vous veniez de bonne heure aujourd’hui, si vous
pouviez rester longtemps et si le médecin vous trouvait toujours mieux, comme je
serais heureuse, comme je vous bénirais et comme je remercieraisa le bon Dieu. Tout cela n’est
pourtant pas impossible ni même bien difficile si vous y mettiez un peu de
complaisance et de prudence. Tâchez donc que ce soit ainsi et vous me comblerez de
joie.
Juliette
2 Personnage de la Bible (Genèse) pour lequel le motif du vêtement, et tout particulièrement le manteau/tunique, occupe une place considérable. Jacob offre à son fils préféré, Joseph, pour ses 17 ans, une tunique de grand prix qu’il a confectionnée lui-même avec plusieurs couleurs. Pris de jalousie et de haine, ses onze demi-frères le vendent comme esclave, ramenant ensuite la tunique tachée de sang de bouc à Jacob en inventant une attaque de loups.
a « remercirais ».
« 15 avril 1847 » [source : BnF, Mss, NAF 16365, f. 80-81], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.2091, page consultée le 03 mai 2026.
15 avril [1847], jeudi matin, 10 h.
Bonjour, mon petit homme que j’aime, bonjour, vous que j’adore, bonjour, toi que je
baise, bonjour, comment que ça va ce matin ? Et ton pauvre pied, comment va-t-il ?
Quant à moi, je vais très bien si tu m’aimes. Il fait un
froid de loup mais j’ai le soleil dans le cœur si tu
m’aimes.
J’espère aller te chercher tantôt, ce qui me fait prendre en
patience ton absence, et puis je sais qu’ils sont dans
l’album1. Cette pensée suffit à mon bonheur. Voime, voime, cependant j’aimerais mieux qu’ils
soient un peu moins dans l’album et un peu plus dans mes griffes. Cela viendra
peut-être un jour. Je guetterai si bien le moment de les agripper qu’ils finiront
par
m’appartenir en légitime propriété. En attendant, je suis forcée de me contenter de
leur vue et de leur sublime devise : ils sont dans l’album.
C’est déjà quelque chose en attendant mieux. Baisez-moi et taisez-vous.
Quels
chiens avez-vous à fouetter ce soir ? Il est probable que vous me direz cela quand
ce
sera fini. Dieu que je voudrais être une méchante fée pendant seulement vingt-quatre
heures. Quelles boulettes je leur ferais avaler à tous et à toutes, sans préjudices
des ordonnances de police dans la canicule. Quel bonheur de vous réduire à moi seule
pour toute pâtée. D’y penser, ça m’en fait venir l’eau à la geule.
Juliette
1 À élucider.
« 15 avril 1847 » [source : BnF, Mss, NAF 16365, f. 82-83], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.2091, page consultée le 03 mai 2026.
15 avril [1847], jeudi après-midi, 2 h. ½
Vous croyez peut-être que ce temps-là vous débarrassera de moi ? Eh ! bien
détrompez-vous car j’irai malgré le vent, le grêle, la pluie et le soleil. Ainsi
résignez-vous car je m’apprête à vous aller chercher à travers tous les frimasa et jusque chez Mlle Féau. J’espère voirb poindre bientôt votre cher petit museau
à l’horizon, aussi j’écris un œil sur mon papier et l’autre sur ma porte cochère.
N’allez pas me jouer le très vilain tour d’aller à l’Académie directement. D’ailleurs
il faut que vous baigniez vos yeux1.
Je ne me
lasse pas de vous demander la suite de Jean Tréjean mais
vous ne vous lassez pas de me la faire attendre. Convenez que vous abusez à plaisir
de
ma soumission de caniche et que vous mériteriez bien que je me lasse de ce rôle
débonnaire mais frisé, pour prendre celui de tigresse du Bengale.
3 h.
Mon pauvre pélican du riflard2, tu as encore sacrifié ton infortunée bosse pour préserver la mienne de toute averse et à l’heure qu’il est, tu dois être trempé. Je t’admire, mais je ne t’approuve pas et j’aurais beaucoup mieux aimé que tu ne te fassesc pas mouillerd. Je t’adore et je te plains de tout mon cœur.
Juliette
1 Juliette évoque dans de nombreuses lettres les problèmes ophtalmiques de Victor Hugo.
2 Argot : parapluie.
a « frimats ».
b « voire ».
c « fasse ».
d « mouillé ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle écrit ses mémoires de couvent pour documenter l’épisode du Petit-Picpus dans Les Misérables.
- 23 janvierPremière de la reprise de Lucrèce Borgia à la Porte-Saint-Martin.
- 21 juinElle assiste avec Hugo à la messe à Saint-Mandé, pour le premier anniversaire de la mort de Claire.
- Août-septembreLiaison de Hugo avec Alice Ozy, qui est aussi la maîtresse de son fils Charles.
- 4 septembreLe corps de Claire Pradier est exhumé une seconde fois pour être placé dans un caveau au cimetière de Saint-Mandé.
- 7-9 septembreÀ la demande de Hugo qui s’en servira pour Les Misérables, Juliette écrit ses mémoires de couvent.
- 30 septembre-7 octobreVoyage en Normandie.
