« 5 octobre 1846 » [source : BnF, Mss, NAF 16364, f. 183-184], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.1276, page consultée le 03 mai 2026.
5 octobre [1846], lundi matin, 8 h. ½
Bonjour, mon plus qu’aimé, bonjour mon adoré, bonjour mon cher amour, je te baise de l’âme. Comment vas-tu et comment vont tes chers enfants ce matin ? Je te remercie d’être venu cette nuit, tu as bien, bien, bien fait. Quand je ne t’ai pas vu, ne fût-ce qu’une minute, toute ma nuit s’en ressent et je dors très mal. Merci, mon Toto chéri, merci mon amour, tu es un bon petit homme que j’admire et que j’aime de toutes mes forces et de tout mon cœur. Hier j’ai lu à ces enfants1Une visite chez Victor Hugo2 et nous y avons trouvé l’histoire de cette pauvre Joséphine très fidèlement racontée. La pensée que tu t’étais occupé de leur tante pour la plaindre et la louer les faisaita pleurer de reconnaissance et de joie, ces bonnes jeunes filles. Et puis nous avons lu La Charité3, alors c’était des cris d’admiration et de bonheur de tout le monde, et de moi plus que toutes les autres puisque je savais la pièce par cœur et que plus on sait ces admirables choses et plus on y découvre des merveilles sublimes. Voilà à quoi nous avons employé notre temps hier au soir, mon doux aimé, ce qui ne m’a pas empêchée, chemin faisant, de remarquer qu’il y avait chez vous des foules de jeunes femmes nonchalamment assises sur des divans et dont vous admiriez les yeux, les parures et le RESTE. J’aurai une explication à vous demander à ce sujet et gare à vous si elle ne me paraît pas claire et satisfaisante. En attendant, baisez-moi, monstre d’homme. Je vous adore.
Juliette
1 Ce sont les deux plus petites filles de Mme Rivière, qui rendent fréquemment visite à Juliette Drouet. L’aînée, Louise Rivière, était une amie de Claire Pradier.
2 Un article d’Auguste Vacquerie est paru la veille dans L’Époque.
3 Premier titre du poème des Voix intérieures « Dieu est toujours là », vendu d’abord en plaquette le 27 février 1837 au profit des pauvres du 10e arrondissement.
a « faisaient ».
« 5 octobre 1846 » [source : BnF, Mss, NAF 16364, f. 185-186], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.1276, page consultée le 03 mai 2026.
5 octobre [1846], lundi soir, 6 h.
Que je vous voie, scélérat, toucher à MON ARGENT. Cela ne m’arrive pas assez souvent
d’avoir de L’ARGENT À MOI pour en donner un centime à qui que ce soit. Je sens que
ce
serait m’arracher mes petits boillieaux que de me prendre un
rouge liard de MON PAUVRE ARGENT. Harpagona n’était que de la Saint-Jean1 à côté de moi. Ah ! bien ouiche2, te donner mon
argent. D’abord tu ne me le rendrais jamais et puis j’ai mes idées là-dessus.
D’ailleurs vous êtes trop sale. On dirait que vous mettez la
presse périodique à infuser dans l’endroit où la civette3 met son tabac. Encore si cela la rendait
meilleure, mais cela ne la fait que plus dégoûtante et voilà tout. Aussi je ne veux
pas, sous aucun prétexte, vous donner mon argent. Vous aurez beau prier, supplier,
crier, hurler, menacer et enrager, vous n’aurez rien du tout. ATTRAPÉb !
J’ai un mal de tête
immonde qui m’ôte tout espèce d’entrain. Je sens que je suis plus bête que la bêtise
en personne. Je suis abasourdie et aplatie au dernier degré. Je te demande pardon
de
ma stupidité mais j’aime encore mieux te donner MON ARGENT que d’essayer d’être moins
hideusement bête tant je souffre. Je me hâte de te donner le bonsoir avec mille
baisers pour ne pas t’assommer plus longtemps de mes balourdises ineptes.
Juliette
1 À élucider.
2 Interjection populaire qui marque le doute, l’incrédulité et la moquerie.
3 À l’origine, petit mammifère appelé chat musqué. Les sécrétions de ses glandes anales étaient utilisées en pharmacie et dans la fabrication des cigares et des parfums, et ce mot a donc désigné par la suite une boutique de cigares puis un bureau de tabac.
a « Arpagon ».
b « Attrappé ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
sa fille Claire meurt de la tuberculose. Le père biologique, James Pradier, et le père adoptif, l’accompagnent dans ce deuil. Celui-ci libère Hugo du blocage qui l’empêchait de se rendre sur la tombe de Léopoldine, où il se rend pour la première fois depuis trois ans.
- 28 marsCrise nerveuse de Claire.
- 1er-5 juinHugo, à la Chambre des Pairs, participe au procès de Pierre Lecomte, auteur d’un attentat manqué contre le roi. Lecomte sera guillotiné.
- 2 juinJuliette et sa fille s’installent à Auteuil, 56 rue de la Fontaine, dans un appartement que leur loue Pradier. Il refuse de louer un appartement plus confortable pourtant disponible dans le même immeuble.
- 21 juinMort de Claire Pradier.
- 23 juinEnterrement de Claire Pradier au cimetière d’Auteuil.
- Juin-juilletVictor Vilain réalise un buste en terre cuite de Juliette.
- 11 juilletAprès la découverte des dernières volontés de Claire, son corps est exhumé et transféré au cimetière de Saint-Mandé.
- 1er-2 aoûtVictor Hugo et Juliette partent en excursion le samedi toute la journée, et le dimanche matin, et prennent le chemin de fer.
- 25-28 septembreSéjour en Normandie, à Caudebec et Villequier.
