« 14 mars 1844 » [source : BnF, Mss, NAF 16354, f. 289-290], transcr. Chadia Messaoudi, rév. Chantal Brière et Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11637, page consultée le 04 mai 2026.
14 mars [1844], jeudi matin, 9 h. ¼
Bonjour mon petit Toto, bonjour mon adoré, bonjour. Je t’aime. J’espère qu’on t’aura
laissé un peu reposé ce matin ? Car vraiment depuis huit jours l’ardeur des candidats
allait jusqu’à l’inhumanité1. Heureusement que vous allez
vous en débarrasser au moins pour un bout de temps. Je n’ose pas te dire de penser
à
moi parce que je sens que tu seras très affairé et très entouré. Je te suppliea, dès que tu seras libre, de venir
auprès de moi, je l’aurai bien gagné.
Je vais écrire à Brest2 tout à l’heure, je viens de tailler mes
plumes à cette intention. Je veux remercier tout de suite ces braves gens de leur
excellente gobloterie et puis je copierai Hugo
Dundas3 dans le cas où tu en aurais besoin.
Je suis souffrante ce matin.
Cette migraine que j’ai depuis plusieurs jours me fatigue et m’agace. Je sens que
j’aurais besoin de prendre l’air et de faire beaucoup d’exercice. Il fait bien beau
aujourd’hui. L’ami Carême veut être agréable à tous ses sujets sans exception. Quel
dommage que je n’en sois pas, je m’en serais donné à cœur joie, dussé-je me déguiser
en hurlubière, en candidats ou autres chienlits. Pour avoir ma part d’air, de soleil
et de liberté, il n’est pas de nez de carton assez monstrueux auquel je me
condamnerais.
Je sens que je te dis de lourdes stupidités et quelqueb effort que je fasse, je ne peux rien
tirer de plus drôle de ma pauvre cervelle frite. Je devrais me borner à te dire que
je
t’aime sans autre addition. Ce poisson d’ailleurs est le seul qui n’ait pas besoin
de
sauce. Je t’aime mon Victor, sois en bien sûr et tâche de me donner un peu de bonheur
en échange. Je t’attends, n’oubliec pas cela mon adoré, et viens dès que ton Académie te le
permettra. Je baise tes chères petites pattes blanches.
Juliette
1 Victor Hugo est très sollicité par son rôle d’Académicien à ce moment-là puisque ses congénères et lui doivent élire les prochains membres à l’Académie Française.
2 Chez sa sœur et son beau-frère.
3 Poème extrait du recueil Toute la lyre (1888 et 1893). Poème composé par Hugo le 14 janvier 1844 (Toute la Lyre, I, 22).
a « suplie ».
b « quelqu’ »
c « n’oublies ».
« 14 mars 1844 » [source : BnF, Mss, NAF 16354, f. 291-292], transcr. Chadia Messaoudi, rév. Chantal Brière et Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11637, page consultée le 04 mai 2026.
14 mars [1844], jeudi soir, 6 h. ½
Je voudrais ne pas t’écrire, mon Toto, pour ne pas toujours recommencer ces
éternelles doléances qui n’ont pas d’autre effet que de t’ennuyera énormément. Je crains que tu ne te
méprennes sur mon silence, ce qui fait que je persiste dans mon triste gribouillis
en
tâchant de me contenir le plus que je peux. Il paraît que les suites des candidatures
sont aussi absorbantes que les candidatures elles-mêmes1 ? J’espérais que les
élections terminées, tu aurais une minute à accorder à mon amour et à mon impatience,
je me suis trompée. Depuis plus de six mois je me trompe toujours ainsi. Il faudra
pourtant bien que toi et moi nous nous rendions à l’évidence. Les faits doivent être
plus forts pour la conviction que les paroles les plus tendres qui se répètent tous
les jours sans rien prouver.
Si tu me connaissais aussi bien que je te connais,
mon Victor, tu verrais que je suis à bout de mon courage et de ma confiance et tu
ne
chercherais pas à me leurrer plus longtemps d’un amour que tu n’éprouves plus. Si
tu
as peur d’un éclat de ma part, tu te trompes. Les femmes comme moi ne font pas
d’éclat. Elles peuvent le dire quand elles se croient aiméesb, c’est une coquetterie comme une autre,
mais dès qu’elles sont sûres de n’être plus aimées, elles délivrent généreusement
l’homme qu’elles aiment.
7 h. ½
J’en étais là dans mon gribouillis quand tu es arrivé. Je suis très heureuse de pouvoir le terminer par une douce protestation contre le commencement et tout le contenu. Je t’aime trop, mon Victor, pour que tu ne m’aimes pas.
Juliette
1 Victor Hugo est très sollicité par son rôle d’académicien puisque ses congénères et lui doivent élire le prochain membre à l’Académie Française.
a « ennuier ».
b « aimer ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle s’ennuie, et commence à se plaindre de voir Hugo moins souvent, sans savoir qu’il a entamé une liaison passionnée avec une autre femme.
- Début octobrePetit voyage avec Hugo.
