« 12 novembre 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16347, f. 109-110], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8028, page consultée le 03 mai 2026.
12 novembre [1841], vendredi, midi ¼
Bonjour mon Toto chéri, bonjour mon amour. Comment vas-tu de ce hideux temps-là ?
Moi
je ne vais pas, j’ai le sang tellement à la tête que j’ai toutes les peines du monde
à
me réveiller. Cela ne m’a pas empêchéea de voir que vous ne venez pas vous réchauffer auprès de moi et
que vous ne m’avez rien mis dans mon dossier qui deviendra un vrai dos Dessinb É. Je ne sais pas si vous distinguez parfaitement la dernière syllabe du rébus
mais pour plus de sûreté je vous l’explique en toutes lettresc : c’est une SCIE, d’autant plus
scie que je m’imaginais toujours, quand je vous vois gribouiller du papier jusqu’à
trois heures du matin, que j’allais avoir deux ou trois bonnes grosses pages bien
dodues remplies de ces admirables choses que vous dites si bien. Aussi, après avoir
ouvert ma GEULE toute grande et fermé mes yeux
pour mieux jouir de cette bonne surprise, je suis hideusement attrapéed lorsqu’il se trouve que je ne
trouve rien. Alors, j’ai le droit d’être horriblement vexée et j’en use, une autre
fois je ne vous laisserai pas en aller sans avoir ma pitance. Ça fait comme ça, je
ne
serai pas exposée à d’affreux désappointements comme tous ces jours passés.
Baisez-moi, monstre, et dites-moi si c’est la pluie qui vous a empêché de venir ce
matin vous coucher auprès de moi ?
Dites donc, je n’ai plus qu’un mois et
18 jours1. Ça vient, ou plutôt elle vient,
lentement il est vrai MAIS ENFIN ELLE VIENT2. Baise-moi, toi, et ne reste pas si longtemps à l’Académie si tu ne
veux pas que je me fâche ou que j’aille me promener pendant ce temps-là3. Je te
donnerai le plaisir de me voir passer sur le quai, AUTANT MOI qu’une AUTEe, ia ia
pôlisson. Voilà ce qui vous retient à ces stupides séances, l’attrait des jambes de
grisettes que vous voyez passer du fond de vos fauteuils plus ou moins PERCÉS. Que
je
vous y attrape et puis vous verrez.
Juliette
1 Juliette parle d’une petite boîte à tiroirs qu’elle réclame depuis le début de l’année, et que Hugo a promis de lui offrir pour le nouvel an. Cela fait quelque temps qu’elle fait ainsi le décompte des jours qui la séparent encore de ce cadeau tant attendu qu’elle recevra finalement en avance le 19 novembre.
2 Hernani, réplique du personnage éponyme à don Carlos, acte II, scène 3 : « La vengeance est boiteuse, elle vient à pas lents, / Mais elle vient. »
3 Juliette a déjà fait ce reproche à Hugo la veille.
a « empêché ».
b Dessin d’une scie :

c « toute lettre ».
d « attrappé ».
e L’omission du R est-elle volontaire ?
« 12 novembre 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16347, f. 111-112], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8028, page consultée le 03 mai 2026.
12 novembre [1841], vendredi soir, 5 h. ¼
Quel affreux temps, mon pauvre petit homme, je crains que ce soit lui qui t’empêche
de venir. Il serait urgent d’acheter au moins un parapluie
pour toi, quoique Suzanne en réclame aussi
un à grands cris de son côté, mais au moins si tu avais un parapluie tu pourrais venir
plus à ton aise et peut-être plus souvent. J’ai fait acheter aujourd’hui pour 3 F. de gros bois, outre les falourdes1 que j’ai encore
mais dont les bûches sont trop petites pour tenir le fer. En outre, j’ai payé
Lafabrègue, j’ai donné l’argent à Suzanne
pour les provisions de demain. Bref, je n’ai plus d’argent et plus d’huile à brûler,
voilà où j’en suis. Tout cela, joint à cet exécrable temps et à ton absence, ne me
donne pas très envie de rire, tant s’en faut qu’au contraire. Enfin, le proverbe dit
après la pluie le beau temps, et moi je voudrais bien dire
un jour, après l’absence et la tristesse la joie et le bonheur avec mon beau Toto.
Tout vient à point à qui sait attendre, dit encore un autre proverbe. J’attends tant
bien que mal, nous verrons si ce que je désire viendra à
point. Pour cela, il faudrait que vous arrivassiez tout de suite.
M’aimes-tu, mon Toto ? Moi, je t’aime de toute mon âme et je n’ai de joie qu’en toi.
Tâche de venir mais cependant ne te fais pas mouiller, et à ce propos je me souviens
que tes bottes ont besoin d’un bon radoubage. Tu ferais bien de venir mettre les
neuves et je verrais à te les faire raccommoder par le Dabat. Je baise tes pauvres petits pieds [frileux ?] et
je les réchauffea avec mes
lèvres.
Juliette
1 Fagot de bûches liées aux deux extrémités pour faire du feu.
a « réchauffes ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle assiste à la réception de Hugo à l’Académie Française.
- 7 janvierÉlection à l’Académie française.
- 3 juinRéception à l’Académie française.
- Juillet-octobreVillégiature à Saint-Prix.
