« 11 juillet 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16331, f. 37-38], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein , in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5681, page consultée le 04 mai 2026.
11 juillet [1837], mardi matin, 10 h. ¼
Bonjour mon BEAU petit homme. Je vous aime de toutes mes forces, entendez-vous ? J’ai
rêvé de vous toute la nuit. Je ne vous dirai pas comment, CELA FAIT FRÉMIR1.
Je vais relire RACINE2, je crois que j’en ai besoin. Dites donc, mon petit Toto, à
présent que vous avez bien fait toutes vos évolutions3, serait-il possible de vous
posséder pendant plus d’un quart d’heure à la fois, sans vous commander ? Je serais
cependant bien aise de renouveler connaissance avec vous. Jour mon petit o. J’espère que cette pauvre Mme Pierceau ne se repentira pas de la fugue que je lui
ai conseillée. J’en ai vraiment du regret à présent. Pauvre femme, elle est vraiment
si bonne que ce serait dommage s’il lui arrivait du chagrin par ma faute.
J’ai
retrouvé ma pièce de dix sous dans une de trente4. Voilà tout le mystère. Et puis j’attends enfin les ouvriers
aujourd’hui5. Maintenant que l’exactitude de Jourdain s’est taillée sur la vôtre, je ne sais plus
sur quoi compter. Jour mon gros to. Est-ce que
vous ne viendrez plus jamais déjeuner avec votre Juju ? Elle a cependant bien
faim et bien soif de VOUS. [dieu ?] Cette année-ci aura été une vraie
année de FAMINE pour moi. Je n’ai jamais, depuis que je vous aime, été mise à une
telle DIÈTE. Vous devriez bien changer mon RÉGIME, ne fût-cea que pour voir l’effet que cela fera. Je
vous aime.
Juliette
1 Même formule que celle qu’emploie Marion de Lorme dans la dernière scène de la pièce, lorsque Didier signe le procès-verbal de son exécution.
2 Juliette mentionne cette relecture de Racine (d’abord recommandée à Hugo) depuis plusieurs jours (voir les lettres précédentes).
3 Juliette se plaît ici à ironiser : le mot « évolutions » renvoie aux jeux de scène spectaculaires proposés au théâtre du Cirque-Olympique, sous la forme d’acrobaties, de défilés équestres et de mouvements de troupes.
4 Dans l’argot populaire, la pièce de dix sous désigne l’anus (et l’on dit aussi pour le plaisir du jeu de mots qu’elle a la même valeur que « l’écu »). Un « trente-sous » est un garde national (ainsi appelé à cause du montant de sa solde). Juliette s’amuse probablement de cette proximité des termes dans sa phrase.
5 Juliette a entrepris de faire rénover sa chambre à coucher. C’est Jourdain, l’ami tapissier, qui doit envoyer ses ouvriers.
a « fusse ».
« 11 juillet 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 6331, f. 39-40], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5681, page consultée le 04 mai 2026.
11 juillet [1837], mardi soir, 8 h. ¾
Mon bon petit homme bien aimé, je suis bien contente de t’écrire avec une belle plume neuve. Il me semble que je te dirai mieux que je t’aime de toute mon âme et de toutes mes forces. Si tu savais combien je souffre en voyant toute la peine que tu te donnes pour soutenir les dépenses de ma maison. Excepté de te tromper, je ne sais pas ce que je ne ferais pas pour t’en empêcher. Pauvre bien-aimé. C’est vraiment bien triste de voir les années se succéder les unes aux autres sans apporter aucun changement à notre fortune. Quand je dis notre, c’est de la mienne seule dont je parle, mais comme tu as eu le courage de te charger de ma vie, même avec son passé, c’est donc à bon droit que je te mets de moitié dans la question. Comment faire ? Rien ne nous réussit. Il suffit que j’entre pour quelque chose dans la combinaison la plus simple pour qu’à l’instant même elle échoue. On n’est vraiment pas plus enguignonnée1 que je ne le suis. Si je t’aimais moins, je connaîtrais un remède infaillible. Mais je t’aime plus que la vie et mon amour me rend égoïste. Ce n’est pas ma faute. Je partage bien vivement le chagrin que tu as dans ce moment-ci. Car tu es bon, toi, et je voyais tantôt combien il t’en coûtait pour être sévère envers une pauvre femme qui vous a bien offensé sans doute, mais qui vous est dévouée jusqu’à la mort. Je te rends bien cette justice-là, mon cher adoré, que tu es le plus généreux, le plus indulgent et le plus noble des hommes. L’exemple est dans moi. Aussi je t’aime, je te respecte, je te vénère et je t’adore comme Dieu lui-même.
Juliette
1 Selon le Nouveau manuel de la pureté du langage par F. Biscarrat (Paris, 1835), le terme est un barbarisme. Il faut dire « avoir du guignon », c’est-à-dire de la malchance.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
ils voyagent en Belgique, où elle prend le train pour la première fois.
- 20 févrierMort d’Eugène, frère de Victor Hugo, à Charenton.
- 26 juinLes Voix intérieures.
- 3 juilletPromu officier de la Légion d’Honneur.
- 14 août-14 septembreVoyage avec Hugo en Belgique et dans le nord de la France.
