« 19 juillet 1855 » [source : BNF, MSS, NAF 16376, f. 287-288], transcr. Magali Vaugier, rév. Guy Rosa, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7149, page consultée le 07 août 2026.
Jersey, 19 juillet 1855, jeudi matin, 10 h.
Je suis consternée, mon pauvre petit Toto, car je viens de commettre de
plus stupide et la plus déplorable maladresse sur les secondes épreuves
de ton livre.
J’ai cru couper dans le sens et j’ai coupé à travers
le texte et cela avec ce mauvais couteau d’ivoire ébréché de sorte que
c’est non seulement mal coupé mais déchiré et déchiqueté d’une façon
irrémédiable. Il ne me fallait plus que ce malheur pour me raccommoder
avec moi-même ! Quand je pense à la contrariété que tu en éprouveras et
au retard inévitable que cela apportera dans l’impression, je suis
tentée de me battre. Malheureusement, cela ne me rendra ni moins bête,
ni moins haïssable, et ne t’épargnera aucune peine et aucun ennui !
Et puis quel temps pour ta pauvre fête ! Est-ce qu’il n’y aurait pas
moyen de la remettre à demain ? D’ici à demain, il peut faire un soleil
admirable car les variations de température sont rapides et
multipliéesa
dans cette île. Quelle que soit la tristesse que j’aie eue à l’occasion
de cette fête, personnellement, je n’en suis que plus sensible à la
déception qui t’arrive aujourd’hui ainsi qu’à tous les tiens. Quoique tu
en dises, mon Victor, je t’aime comme il faut t’aimer et surtout comme
je voudrais être aimée de toi. J’espère que vous aurez trouvé moyen
d’ajourner vos petites réjouissances de ce soir1.
Quant à moi, je vous donne de tout mon cœur, mon SAMEDI, pour peu qu’il
soit plein de soleil pour en tirer toute la joie que vous pourrez. Mon
lot serait encore le plus enviable puisque j’aurais contribué à vous
donner un jour de bonheur. En attendant, je t’aime jusqu’aux larmes
jusqu’à l’injustice, jusqu’à la douleur.
Juliette
1 Une trentaine de proscrits et d’amis sont présents pour fêter la Saint-Victor. La soirée s’acheva par un feu d’artifice offert par T. Rose.
a « multipliés ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle suit Hugo, expulsé de Jersey, à Guernesey.
- 8 févrierMort d’Abel Hugo (né en 1798).
- 20 juinFête en l’honneur de Hugo dans son jardin.
Après la crise de démence de Jules Allix dans la nuit du 10 au 11 octobre, on met fin aux séances de tables parlantes. - 17 octobreHugo fait partie des signataires, dans le journal L’Homme, d’une déclaration s’opposant à l’expulsion de trois journalistes.
- 31 octobreHugo, François-Victor et Juliette quittent Jersey pour Guernesey. Hugo et son fils vont à l’Hôtel de l’Europe. Juliette va au Crown Hotel, puis en location.
- 9 novembreHugo et les siens s’installent au 20, Hauteville.
- 14 décembreJuliette vient d’emménager au 8 rue du Havelet, chez Miss Le Boutillier.
