« 26 février 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16373, f. 203-204], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette et Gérard Pouchain, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10692, page consultée le 25 janvier 2026.
Jersey, 26 février 1853, samedi matin, 7 h.
Bonjour, mon Victor, bonjour, mon inépuisable adoré, bonjour. As-tu enfin dormi cette
nuit ? Pauvre bien-aimé, voilà quatre nuits que tu ne dors pas bien. Je les compte
avec inquiétude car je crains que ces insomnies répétées et suivies ne finissent par
te rendre malade. Tu devrais prendre sur toi de te coucher beaucoup moins tard. À
quoi
bon vivre dans une île pour mener la vie épuisante et contre nature de Paris ? Quant
à
moi je me suis couchée hier à 11 h. et j’étais levée à six heures. Il est vrai que
je
n’en ai pas mieux dormi pour cela, mais c’est une mauvaise habitude dont je ne pourrai
jamais me corriger. Aussi je n’y fais plus attention. Dans ce moment-ci je profite
du
plus beau spectacle du monde, la mer pleine et agitée et une compagnie de goélands
se
jouant au-dessus des vagues. Ils sont huit ou dix qui ont l’air d’exécuter une espèce
de figure chorégraphique dans l’air. C’est admirable. Cependant, mon pauvre adoré,
j’aimerais encore mieux te bercer dans mes bras dans un doux sommeil que de regarder
toutes ces grandes et belles choses du bon Dieu.
Je viens d’aller baiser tous
tes chers petits portraits et je pensais que le rocher des
proscrits1 serait un
atelier peu commode dans ce moment-ci. Pauvre adoré, je t’aime de tous les amours
à la
fois sans compter le mien qui m’est tout à fait personnel et dont mon cœur est
l’inventeur breveté.
Juliette
1 « Des fenêtres de Marine Terrace, Victor Hugo peut voir sur la droite la Roche Besnard qui va devenir le Rocher des Proscrits, lieu de rassemblement des nombreux exilés de l’île. Un poème des Années funestes intitulé « « Bord de mer » ou « Le Rocher des proscrits – Jersey » le présente ainsi : “[…] Un mont de roche à pic sur la plage s’élève / La route qui descend des plaines à la grève / Ouvre en la rencontrant les deux bras de l’Y grec / Par où les chariots vont chercher du varech […]”. Ses fils […] ont pris de nombreux clichés du poète sur ce rocher, symbolisant la solitude du proscrit et sa détermination […] », Gérard Pouchain, Dans les pas de Victor Hugo en Normandie et aux îles anglo-normandes, Éd. Orep, 2010, p. 56-57.
« 26 février 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16373, f. 205-206], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette et Gérard Pouchain, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10692, page consultée le 25 janvier 2026.
Jersey, 26a février 1853, samedi matin, 11 h.
Tu as dû recevoir tes lettres de bonne heure, mon Victor bénib, car la flamme des distributions était arborée à huit heures du matin. Quant à moi je n’ai rien reçu mais il n’y a pas encore de retard pour la réponse des 400f de la mère Lanvin. J’espère que la probité des employés de la poste ne les aura pas confisqués au passage. Cependant je ne serai tout à fait tranquille que lorsque j’aurai reçu la lettre de réception. En attendant, je voudrais bien pouvoir confisquer tous vos portraits pour moi seule. Je vous assure que si cela dépendait de ma probité je n’y manquerais pas car ma conscience n’est que la très humble servante de ma jalousie depuis que je sais à quoi doivent servir ces nombreux exemplaires de votre original. J’avoue que je suis un peu tourmentée. J’ai très peu de confiance dans le jeune Victor1 dont les scrupules ne sont pas très grands et qui, d’ailleurs, n’a aucune raison pour ménager ma jalousie, voire même ma vie. Je ne lui en veux pas mais je ne veux pas de ses portraits. Qu’il les donne à qui il voudra. Quant à moi je te rendrai celui du rocher qui manquerait à sa vraie destination en restant dans mes mains. Quant à ceux de Charles c’est différent. Il n’a pas songé à en faire spéculation comme d’un sac de bonbons ou d’une boîte à gants à l’usage des coquettes de Paris. Aussi, je garde les siens avec amour et adoration. Je le remercie du fond de l’âme de n’avoir pas fait de tes portraits une curiosité d’étagère et de les avoir faits uniquement pour le bonheur de multiplier ton image autour de lui. MERCI CHARLES, MERCI DE VOTRE DÉLICATESSE DONT JE PROFITE AVEC RECONNAISSANCE.
Juliette
1 François-Victor Hugo (1828-1873)
a « 25 ».
b « bénis ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle s’inquiète des séances de spiritisme à Marine-Terrace, dont elle est exclue, et qui lui semblent des diableries.
- 6 septembreArrivée de Mme de Girardin chez les Hugo ; elle va initier ses hôtes aux tables parlantes à partir du 11 septembre.
- 21 novembreChâtiments.
