« 6 janvier 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16373, f. 23-24], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette et Gérard Pouchain, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10600, page consultée le 24 janvier 2026.
Jersey, 6 janvier 1853, jeudi matin, 9 h.
Bonjour, mon adoré petit homme, bonjour. Comment as-tu passé la nuit, comment vas-tu
ce matin, mon pauvre petit père tourmenté ? Si mes prières ont été écoutées, tu dois
être plus tranquille à l’heure qu’il est et ton cher petit Toto1 plus
raisonnable. Dans toute autre occasion je t’aurais prié de venir m’embrasser en allant
au bain et en revenant. Mais, aujourd’hui, je ne te le demande pas, bien loin de là,
car je t’engage à redoubler de surveillance pour empêcher ce pauvre enfant de faire
une folie irréparable. Si vous parvenez à lui faire passer ce mois tout entier auprès
de vous, je crois que vous n’aurez plus rien à craindre après cela. Le tout est de
gagner du temps, ce qui n’est pas chose facile avec ce jeune cerveau brûlé et surtout
avec ton travail si malheureusement interrompu. Quant à moi, mon pauvre bien-aimé,
je
me prêterai de tout mon courage et de tout mon amour à toutes les mesures que tu
prendras pour retenir ce pauvre insensé. Je te promets de me résigner, même à ne pas
te voir, pour ne pas gêner ta surveillance et tes soins. Je reconnais qu’il est
impossible, dans ce moment-ci, et avec les conseils diaboliques qu’on lui a
donnésa, de le laisser maître de ses
mouvements. Aussi, mon cher petit homme, il ne faut pas le quitter une minute, ta
femme ou toi. Je ne sais pas comment je ferais, mais il faut sauver cet enfant avant
tout.
En attendant, ce jour vous est spécialement dévolu, ô mon ROI ! Et je vous
donne ma FÈVE d’amour en échange de votre petit pois, si ce libre échange vous va.
C’est probable que c’est à cette intention que le gastronome hongrois2 vous a invité
aujourd’hui. Mais quels queb soient
les privilèges de votre royauté, je vous prie de ne pas les compléterc ou les compliquer d’une gouine3. Je
n’ai pas d’autre besoin que d’être votre fidèle sujette tant que vous n’aurez pas
de
CONSORTES à votre suite. Ceci est mon CASUS BELLI, mon ultimatum et autred pot aux colles. Prenez garde à votre
constitution ce soir et tâchez de ne rien VIOLER, si vous tenez à vos précieux jours.
Ceci une fois posé, je vous permets de manger tous les puchéros
les plus saucialisés4 et de boire tous les vins même les plus
tokay5 et les plus toquants et de m’aimer en hors-d’œuvre.
Juliette
3 « Gouine », à l’origine, signifie « prostituée ».
4 Jeu de mot par mot-valise associant « sauce » et « socialiste ».
5 Tokay : vin de Hongrie, pays originaire de Sandor Téléki chez qui Hugo va dîner.
a « donné ».
b « quelques ».
c « completter ».
d « autres ».
« 6 janvier 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16373, f. 25-26 ], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette et Gérard Pouchain, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10600, page consultée le 24 janvier 2026.
Jersey, 6 janvier 1853, jeudi soir, 9 h.
Si l’âme avait une forme visible aux yeux, tu verrais la mienne penchée sur toi en
ce
moment, mon doux adoré, et te souriant avec amour. Si les baisers avaient des ailes,
tu les sentirais s’abattre sur ta chère petite personne par nuées comme des oiseaux
joyeux sur un bel arbre en fleur. Malheureusement mon âme et mes baisers passent et
repassent autour de toi sans que tu les voies et même peut-être sans que tu t’en
doutes. Mais cela ne me rebute pas et je suis attirée invinciblement vers toi par
le
besoin de vivre dans ton atmosphère. Ma pensée s’assoita effrontément à côté de toi, partout où tu es. Autant ma
triste personnalité se laisse tyranniser par les mépris et les dédains du monde,
autant mon amour a la conscience de sa supériorité et porte son cœur haut. Pendant
que
tu laisses ma personne à la porte, mon amour entre hardiment avec toi et ne te quitte
pas. Cela n’est peut-être pas d’une délicatesse bien raffinée mais c’est d’un cœur
bien ardent et bien loyal. Et puis, nous sommes dans une île.
Ah ! Que je vous
voieb faire des yeux à votre voisine
de gauche et faire de la télégraphie sous-marine avec votre vis-à-visE. Je veux que
vous soyez à moi, CORPSc et âme, et je
prétends n’en rien céder à personne ni autres. Tenez-vous le pour dit, et
contentez-vous de dévorer la cuisine cosmopolite de ce Lucullus hongrois1. Je vous permets de
manger comme quatre Anglaisd et de
boire comme UN Polonaise. Le RESTE2 appartient de droit au jeune Victor et l’aidera à se consoler3. En attendant, je ne vous quitte pas des yeux et je surveille tous
vos mouvements. Je trouve que vous riez bien souvent pour un homme grave qui a de
si
belles dents. Allons, voilà les mains maintenant qui font rougir de dépit et allonger
de jalousie les pattes de l’émigration féminine. Elles sont humiliées de la
comparaison. C’est bien fait, ça leur apprendra à donner de la viande à un homme plus
beau qu’elles et sans m’en demander la permission. Taisez-vous. Buvez et tournez-vous
de mon côté tout de suite et restez-y.
Juliette
2 « Mon frère a-t-il tout ce qu’il veut, / Bon soupé, bon gîte et le reste ? » Juliette adore citer ce mot des Deux Pigeons de La Fontaine (Fables, IX, 2). Ce « reste », pour Juliette Drouet, c’est le plaisir des sens.
3 François-Victor Hugo (1828-1873) revenu à Jersey le 30 décembre accompagné de sa maîtresse et comédienne Anaïs Liévenne voit celle-ci repartir pour Paris le 3 janvier sous la conduite de Charles Hugo. Anaïs avait en effet décliné la proposition de Victor Hugo d’officialiser la liaison par les liens du mariage.
a « s’asseoit ».
b « voye ».
c « cors ».
d « anglais ».
e « polonais ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle s’inquiète des séances de spiritisme à Marine-Terrace, dont elle est exclue, et qui lui semblent des diableries.
- 6 septembreArrivée de Mme de Girardin chez les Hugo ; elle va initier ses hôtes aux tables parlantes à partir du 11 septembre.
- 21 novembreChâtiments.
