« 26 septembre 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16371, f. 369-370], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8650, page consultée le 06 août 2026.
Jersey, 26 septembre 1852, dimanche matin, 6 h.
Bonjour, mon pauvre bien-aimé, bonjour. Voilà plus de deux heures que j’attends le
jour pour me lever. Je ne sais rien de plus anxieux qu’un lit dans lequel on ne dort
pas. Cette
vérité, digne de M. de la Palicea, peut se passer de développement. Aussi, quelle queb
soit la pauvreté de mon imagination, je renonce à m’étendre sur ce sujet.
D’un autre côté, mon pauvre bien-aimé, je crains d’aborder des questions sur lesquelles
nous ne nous
entendons pas et s’il m’est impossible de rester indifférente à tout ce qui te touche,
je peux m’abstenir d’émettre une opinion contraire à la tienne. J’entrevois tant d’ennui
pour toi
et de chagrin pour moi dans la nouvelle position que tu acceptes vis-à-vis de cette
nouvelle arrivée que je m’en effraye d’avance. Cependant, je suis résolue à ne pas
t’imposer ma
défiance, c’est bien assez que je ne puisse pas m’y soustraire sans essayer de te
la faire partager. Agis comme tu l’entendras dans l’intérêt de ton pauvre fiévreux
de fils1 en sacrifiant le moins possible de ta dignité et de mon bonheur. Je me suis promise
à moi-même de n’être jamais
un obstacle aux intérêts de ta famille quels qu’ilsc fussent. Je tiendrai ma promesse coûte que coûte. Le jour où ma présence sera un
embarras, une gêne ou une contrainte pour toi je me hâterai de t’en délivrer tu le
sais bien n’est-ce pas mon pauvre bien-aimé. Ce n’est pas une menace mais une
promesse sur laquelle tu peux compter en toute sécurité. Je te dis cela à propos de cette
dame2 dont la tyrannique effronterie me révolte et me couvre d’une sorte de confusion comme
si je devais être responsable
des sottises de cette créature. Mais je sens que, quelle qued soit ma conduite vis-à-vis de ta famille, elle ne manquera pas de saisir
ce prétexte pour me confondre avec cette espèce de folle et pour faire peser sur moi
une sorte de solidarité morale. Je le sens et j’en souffre dans la fierté de mon amour,
dans sa
délicatesse et dans son dévouement. Mais il ne s’agit pas de moi pour le moment. Il
s’agit de ton fils et des moyens de l’empêcher de devenir la proie de cette dangereuse
personne. Je
n’ose pas plus t’en indiquer un que de te défendre l’autre. Je te laisse pleine et
entière liberté à ce sujet m’en rapportant à ta prudence pour ne rien faire de contraire
à ta dignité
et au respect que tu dois à notre amour.
Juliette
a « Palisse ».
b « quelque ».
c « quelqu’ils ».
d « quelque ».
« 26 septembre 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16371, f. 371-372], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8650, page consultée le 06 août 2026.
Jersey, 26 septembre 1852, dimanche, midi
J’ai le cœur gros, mon cher bien-aimé, en pensant que je ne te verrai pas aujourd’hui.
C’est une sensation qu’il m’est impossible de ne pas éprouver chaque fois que je sais
que tu ne
dois pas revenir auprès de moi aux heures accoutumées. Il ne faut pas m’en vouloir
et exiger que je sois autrement parce que ce serait tout à la fois injuste et impossible.
Du
reste il fait encore plus beau aujourd’hui qu’il n’a fait depuis que nous sommes dans
cette île. Il est probable que vous en profiterez malgré l’honorability du
dimanche et la déshonorabilité de la circonstance. Dans cette prévision, je fais provision de courage et de résignation
et je tâche d’endormir mon cœur pour
qu’il oublie l’heure à laquelle il a l’habitude de t’attendre. Et puis, mon pauvre
bien-aimé, je ne veux pas te montrer mon égoïsme dans toute sa hideur. Je veux te
sourire malgré les
larmes qui mouillent mes yeux et je te crie confiance, amour et bonheur en dépit du
mauvais esprit qui me souffle toutes sortes de méchancetés à l’oreille. Je n’écoute
que ta voix, je ne
crois qu’en toi et je n’espère qu’en toi quelle quea soit la fausse évidence qui me frappe les yeux. Reviens quand tu pourras. Tâche de
ne pas trop m’oublier d’ici là et sois heureux autant que tu peux l’être, toute difficulté
cessante.
Je devrais terminer mon gribouillis ici pour ne pas me répéter à satiété dans
ma tendresse et dans mon amour et surtout pour ne pas tomber dans le piège des regrets
et des amertumes ; mais la longueur du papier m’oblige à faire acte de témérité en
continuant.
J’accepte courageusement cette nécessité et j’espère arriver à la fin sans avoir dit
un seul mot triste, découragé ou injuste. Pour cela je n’ai qu’à laisser parler mon
cœur : mon Toto
je t’aime. Mon Toto je veux que tu sois libre d’agir comme tu l’entends, mon Victor
j’ai toute confiance en ta loyauté, mon petit homme je veux que vous soyez heureux
n’importe à quel
prix. Mon bien-aimé, je vous adore.
Juliette
a « quelque ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.
- 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
- 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
Charles, puis François Victor, rejoignent leur père. - 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
- 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
- 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
- 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
- 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
- 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
- 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.
