« 22 décembre 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16372, f. 297-298], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8625, page consultée le 24 janvier 2026.
Jersey, 22 décembre 1852, mercredi matin 8 h. ¼
Bonjour, mon cher petit bien-aimé, bonjour, je vous aime et vous ? J’espère que tu auras compensé la nuit dernière en dormant plus tôt et en te réveillant plus tard et que ton pauvre Charlot1 n’aura pas eu besoin de toi. Pauvre garçon. C’est dans des moments comme ceux-là que je regrette de ne pouvoir pas lui être utile mais il est dit que je ne pourrai jamais vous être bonne à rien ni aux uns ni aux autres. Cette conviction m’humilie et me décourage souvent. À quoi bon vivre inutile ? C’est une question que j’adresse matin et soir au bon Dieu dans l’espoir qu’il finira par m’employer à quelque chose qui tourne à ton bonheur. Mais, en attendant, les heures, les jours, les mois, les années s’écoulent sans que rien ne me fasse sortir de mon énervante inaction. Encore, si nous étions en Australie je pourrais essayer de te faire fortune en grattant la terre matin et soir à la sueur de mon front mais ici il n’y [a] aucun moyen d’utiliser mon dévouement et mon amour. Je t’aime tout platement et tout bêtement pour le plaisir de t’aimer, comme si la première femme venue n’en pouvait pas faire autant, tandis qu’il [y a] en moi un amour capable de tout faire pour ton bonheur. Il est triste de penser que toutea cette forte et sainte tendresse ne te sera jamais bonne à rien qu’à t’adorer.
Juliette
a « tout ».
« 22 décembre 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16372, f. 299-300], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8625, page consultée le 24 janvier 2026.
Jersey, 22 décembre 1852, mercredi midi ½
Je suis un monstre de paresse et de cagnerie1 en fait de rédaction et vous êtes un autre fameux brigand de décembre 2 de me forcer à faire des choses si contraires à ma nature. Aussi ne forçons point notre talent, nous ne ferions rien avec grâce3. J’en suis si convaincue que je ne peux me décider à tremper mes doigts dans l’encre pour autre chose que pour gribouiller les tendresses que je ne peux pas vous dire de vive bouche. Cependant puisque vous l’exigez, je tâcherai d’obéir mais c’est bien dur. Autant je me sens capable de RAIDE ACTION, autant je suis FAIBLE et mollasse devant la rédaction comme vous me l’imposez4. Je regrette de n’avoir pas commencé ce journal le 17, j’aurais eu quelque chance de ne le pas continuer, quel bonheur ! Au lieu que l’ayant commencé le 14, il n’y a pas de raison pour que votre abonnement cesse jamais. C’est lugubre. Enfin j’ai beau me lamenter et me recommander à tous les saints, il faut en passer par là. Mais j’aimerais mieux avaler dix médecines Künckel5 et toute la pharmacie de Lemaour6. C’est vraiment une funeste idée que vous avez eue là, mon cher petit Toto, puissiez-vous un jour ne pas regretter le gaspillage de votre papier et le sacrifice inutile de mes légitimes répugnances. En attendant, je vais gribouiller, gribouiller, gribouiller à mort comme une pauvre Juju à l’attache.
1 Cagnerie : néologisme à partir de cagnard, cagne, cagner. Synonyme de paresse.
2 Brigand de décembre : allusion au coup d’État du 2 décembre 1851.
3 Citation de la fable de la Fontaine L’Âne et le petit chien.
4 Rédaction du Journal de Jersey ou Journal de Jersey.
5 Juliette Drouet se souvient des soins que lui avait prodigués le Dr Künckel en 1850-1851, lorsqu’elle avait la gale.
6 À élucider.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.
- 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
- 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
Charles, puis François Victor, rejoignent leur père. - 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
- 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
- 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
- 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
- 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
- 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
- 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.
