« 23 septembre 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16331, f. 197-198], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7373, page consultée le 24 janvier 2026.
23 septembre [1837], samedi matin, 9 h. ½
Vous êtes un bien méchant petit homme, mon cher adoré, de n’être pas venu voir votre pauvre Juju… une pauvre petite minute depuis hier. Je me suis souvenue que vous aviez un rendez-vous hier avec David et l’auteur italien1, mais ce n’était pas une raison pour ne pas revenir coucher à Paris. Encore si vous étiez capable de venir déjeuner avec moi ce matin, je ne perdrais pas tout. Mais vous vous en donnerez bien des gardes. J’ai travaillé hier en vous attendant jusqu’à minuit et demie. Le temps de mettre mes papillotesa il était 1 h. du matin lorsque je suis entrée dans mon lit. Je suis doublement triste de ne pas vous avoir vu ces deux jours-ci quand je pense que demain dimanche la meilleure partie de ma journée sera employéeb à recevoir des presquec indifférents tant votre amour absorbe tous les autres sentiments. Vous oubliez aussi toutes les promesses que vous avez faites à Claire. Le chemin de fer2, Saint-Denis, nous n’avons plus que 7 jours pour tout cela. Je crains bien que vous ne soyez parjure à ces promesses-là comme à toutes celles que vous me faites à moi. Je vous aime mon petit o. Je vous aime mon gros to en dépit de tout et malgré tout. J’aurais pourtant bien des sujets de ne pas vous aimer. Le premier et le plus gros de tous c’est que vous ne m’aimez pas. Mais je ne saurais comment faire pour ne plus vous aimer. Je vous aimerai tant qu’il restera quelque chose de mon moi. Jour mon cher petit homme. Venez donc, j’ai bien besoin de baiser vos lèvres et vos dents.
Juliette
1 David d’Angers avait contacté Victor Hugo pour lui proposer de rencontrer le baron Alberto Nota, important rénovateur de la littérature dramatique en Italie. Il était de passage à Paris durant l’été 1837. Dans sa réponse du 21 septembre, Hugo écrivait qu’il était invité à dîner le lendemain soir (22) chez Ulric Guttinguer à Saint-Germain. Soit Juliette se trompe, soit David d’Angers et Nota se sont joints à ce dîner.
2 Référence à une pièce dont la première a lieu ce soir-là au Théâtre de la Porte-Saint-Antoine : Le Chemin de fer de Saint-Germain, à-propos vaudeville en un acte par MM. A. Sarlat et Charles Henri (voir la lettre du 27 septembre après-midi).
a « papillottes ».
b « emploiée ».
c « presques ».
« 23 septembre 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16331, f. 199-200], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7373, page consultée le 24 janvier 2026.
23 septembre [1837], samedi soir, 6 h ½
Vous devenez de plus en plus rare mon bel astre, ce qui fait que j’ai froid et que
je
suis triste comme une vieille statue moussue oubliée dans le fond d’un vieux jardin.
Je ne vous en veux pas mais je voudrais bien que vous fussiez moins occupé et plus
amoureux. Vous avez repris bien vite votre belle figure de Paris, mon cher bien aimé
petit homme, tandis que moi je garde obstinément mon masque de voyage. Vous auriez
dû,
ne fût-cea que par procédé, attendre
que je vous aie donné l’exemple. À qui donc êtes-vous si pressé de plaire, mon beau
garçon ? Quelle est la Liron ou Luronne1 que vous
voulez mettre à ma place ? Dans tous les cas je vous préviens que j’aurai moins
d’esprit que M. Granier et que je vous
tomberai sur vos deux carcasses respectives à grands coups de trique, vous entendez ?
Maintenant vous pouvez chercher votre estafièreb2 si vous tenez à voir vos os servir de poudre à mon écriture plus ou moins moulée3.
Si tu viens ce soir très tôt je
serai si heureuse, si gaie, si contente et si bonne que tu ne voudras plus me quitter
de la vie ni des jours. Mais si tu ne viens pas je serai tout à fait le contraire
et
il faudra me plaindre et m’aimer de toute ton âme pour me consoler. Voici que vous
laissez encore s’encombrer ma boîte aux lettres4. Toto, Toto, j’en ferai un feu de joie si
vous ne vous dépêchez pas de les prendre. Prenez-y garde.
Juliette
1 Jeu de mots entre le nom propre Liron et le substantif signifiant « fille à l’allure délurée ». D’après Guimbaud, Mlle Liron était une danseuse de l’Opéra, ce dont nous n’avons pu trouver trace. Il n’est pas impossible que Juliette pense à l’héroïne du roman intime Mademoiselle Justine de Liron d’Étienne Jean Delécluze, publié en 1836, laquelle accorde une unique nuit d’amour à son amant.
2 La forme féminine au mot « estafier » (normalement strictement masculin) est une création intentionnellement ludique et ironique pour évoquer une présence féminine dans l’intimité de Hugo.
3 Par le choix de cet adjectif, l’autocommentaire quant à la forme de l’écriture sert un jeu de mots ainsi qu’une allusion à un contexte précis : la mention de David d’Angers dans la lettre précédente et l’auto-comparaison de Juliette à une statue (plus haut dans la lettre), apportent ici une connotation supplémentaire, dans le champ lexical de la sculpture, filant ainsi la métaphore.
4 Juliette, à cette époque, n’adresse pas ses lettres à Hugo par la poste ni en envoyant chez lui sa servante : elle dépose ses lettres quotidiennes dans une boîte chez elle, que Hugo relève quand il lui rend visite.
a « fusse ».
b « estaffière ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
ils voyagent en Belgique, où elle prend le train pour la première fois.
- 20 févrierMort d’Eugène, frère de Victor Hugo, à Charenton.
- 26 juinLes Voix intérieures.
- 3 juilletPromu officier de la Légion d’Honneur.
- 14 août-14 septembreVoyage avec Hugo en Belgique et dans le nord de la France.
