« 19 décembre 1842 » [source : BnF, Mss, NAF 16350, f. 297-298], transcr. Laurie Mézeret, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11479, page consultée le 25 janvier 2026.
18 décembre [1842], dimanche soir,
11 h. ¾
19 décembre [1842], lundi matin, 11 h. ¼1
Je t’ai à peine…
Bonjour, mon Toto bien-aimé, bonjour mon amour, bonjour ma vie,
ma joie, mon âme, comment vas-tu ? Je t’aime.
Tu as répétition2 ce
matin ? Si cela n’était pas, tu serais bien méchant de n’être pas venu auprès de ta
pauvre Juju qui t’aime tant. Mais j’espère, mon cher amour, que puisque tu n’es pas
venu, ce n’est pas ta faute. Je suis, ainsi que je te l’ai dit, à ta disposition à
pied et à cheval3. Vous savez, mon
Toto, que je ne vous fais pas grâce d’aucune de mes étrennes. J’y compte à la vie,
à
la mort. Si elles me manquaient, j’aurais un véritable désespoir et je suis sûre que
cela nous porterait malheur pour toute l’année, et Dieu sait que nous n’avons pas
besoin de ce surcroît après les deux années qui viennent de s’écouler. Aussi, mon
cher
adoré, je te prie de me donner tous les sacrements de
bonheur ce jour-là si tu veux que nous soyons heureux toute l’année.
J’y compte
comme on ne peut pas plus. Baisez-moi ! C’est ce soir qu’aura lieu cette fameuse
soirée4 ! Tâche, mon bien-aimé, d’abréger le
plus que tu pourras mon supplicea
car je souffrirai toutes les douleurs de la jalousie et de l’envie tout le temps que
je ne te verrai pas. Sois-moi bien fidèle, mon Toto, et ne fais pas de galanteries
superflues, qui me seront redites sans aucun doute et qui me feront un mal affreux.
D’ailleurs, mon Toto, en tout état de chose, je crois que le sérieux et la gravité
te
serviront mieux auprès de cette femme que les coquetteries et les agaceries
réciproques. Enfin, je te recommande ma tranquillité et mon bonheur. Cela ne te sera
pas difficile à défendre si tu pensesb
à moi, pauvre femme si fidèle et si solitaire au coin de mon feu. N’ayant qu’une
occupation : t’aimer. Qu’un souci : te plaire. Qu’un but : vivre et mourir pour
toi.
Juliette
1 Cette lettre présente deux dates, vraisemblablement de la main de Juliette Drouet., indiquant que la lettre a été écrite sur deux jours.
2 Victor Hugo a présenté Les Burgraves au Théâtre-Français le 23 novembre et en commence donc les répétitions.
3 Juliette a fait allusion les 16 et 17 décembre au fait que ses règles se finiraient d’ici quelques jours.
4 Victor Hugo est invité à une réception donnée par l’actrice Mlle Rachel le 19 décembre.
a « suplice ».
b « pense ».
« 19 décembre 1842 » [source : BnF, Mss, NAF 16350, f. 299-300], transcr. Laurie Mézeret, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11479, page consultée le 25 janvier 2026.
19 décembre [1842], lundi matin, 11 h. ¾
Je n’ai pas oublié que je vous dois un rabibochage, mon amour, et je vous le rends.
Il est vrai que ma probité n’est pas très héroïque car sous prétexte de vous payer
une
dette, je me rembourse à moi-même quelques minutes de joie dont je m’étais FRUSTRÉE
pour bien dire1
Je prévois que ce soir, je vais être très tourmentée et très malheureuse tout le
temps que je ne vous verrai pas. Hélas ! Que la vie est absurde dans de certains
moments pour tout le monde et pour moi en particulier. Ainsi, depuis deux ans que
je
souffre et que j’attends une soirée de bonheur que tu n’as pas pu me donner, ce sera
Mlle Rachel
qui l’aura ce soir. Cette soirée, si elle m’était donnée, aurait été un souvenir de
bonheur, une relique d’amour. Ce sera pour cette fille un petit triomphe de vanité
et
de coquetterie satisfaite, voilà tout. Et c’est cependant à elle que ce temps si
précieux, si désiré et si attendu sera donné. Est-ce juste ? Mon Dieu, mon Dieu, si
j’avais su ce qui m’arriverait il y a dix ans, je me serais enfuie à l’autre bout
du
monde ou je me serais tuée… Parlons d’autre chose.
Comment vas-tu ? Comment vont
les goistapioux ? Comment mord Cocotte2 ? À propos de Cocotte, je te ferai remarquer qu’il est bientôt
temps qu’on te donne l’exemplaire de tes œuvres complètesa si tu tiens à l’envoyer à ce pauvre
Allemand3 pour
lui faire bonne bouche au commencement de l’année. Je n’ai pas encore reçu de réponse
de lui ni de sa femme. Il est vrai qu’il n’y en avait pas d’impérieuse à faire puisque
ce n’était que l’annonce de la mort de mon pauvre père4 D’ailleurs, je suis
habituée à ce que personne ne me réponde. Je suis habituée à attendre un bonheur qui
ne vient jamais. Je voudrais pouvoir m’habituer à ne rien aimer, cela m’irait au
mieux, surtout dans ce moment-ci. Taisez-vous, je ne vous écoute pas, je souffre.
Juliette
1 Juliette n’a écrit qu’une lettre la veille, qu’elle a fini le matin même (la lettre comporte les deux dates du 18 et 19 décembre sur le même feuillet).
2 Juliette a donné sa perruche agressive à Adèle Hugo en espérant qu’elle soit plus docile avec elle.
3 Le beau-frère de Juliette, Louis Koch, est d’origine allemande.
4 L’oncle de Juliette, René-Henry Drouet, qu’elle considère comme son père, est décédé le 23 novembre 1842.
a « complettes ».
« 19 décembre 1842 » [source : BnF, Mss, NAF 16350, f. 301-302], transcr. Laurie Mézeret, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11479, page consultée le 25 janvier 2026.
19 décembre [1842], lundi après-midi, 4 h. ¼
Je t’attends toujours, mon bien-aimé, et je t’aime toujours et ce sera toujours ainsi jusqu’à la fin de ma vie probablement. Pauvre ange adoré. Je sais que tu as répétition1 sans parler de toutes tes autres affaires, je le sais, mon cher amour, aussi je ne t’en veux pas mais ceci une fois mis à part, je suis la plus triste et la plus malheureuse des femmes. Oh ! Je ne veux pas blasphémer, car si tu m’aimes, mon adoré, comme j’en ai l’espoir et comme je le mérite, quel que soit mon isolement, quelles que soienta ma tristesse et mes inquiétudes de jalousie, je suis la plus heureuse des femmes et je ne changerais pas mon sort contre une reine, belle, jeune et adorée. Ainsi, mon Toto, ne m’écoute pas quand je te dis que je suis malheureuse et que je changerais volontiers ma vie. Si tu m’aimes, toutes les tortures imaginables ne pourraient pas me dégoûter et faire que je ne sois pas la plus fière et la plus heureuse des femmes. Tu me seras bien fidèle ce soir, n’est-ce pas, mon amour ? Et tu tâcheras de partager avec moi, en plus de ce temps précieux que tu donneras à des oisifs, des indifférents et des ennuyeuxb. Je l’espère et je te le demande à genoux… Ta répétition doit être terminée à présent, tu vas bientôt venir, n’est-ce pas mon amour ? Je t’ai mis ton eau à chauffer, ton verre est prêt et n’attend plus que toi pour la cérémonie. Si tu étais bien, bien gentil, encore plus que d’habitude, tu viendrais la nuit prochaine me rabibocher de ma triste soirée et nous déjeunerions à mort comme des gouillaffes que nous sommes… très capables d’être dans l’occasion mais je n’ose pas y compter. Je t’aime pourtant de toute mon âme.
Juliette
1 Victor Hugo a présenté Les Burgraves au Théâtre-Français le 23 novembre 1842 et doit à présent s’occuper des répétitions de la pièce.
a « quelque soit ».
b « ennuieux ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
son père adoptif, l’oncle René-Henry Drouet, meurt hospitalisé aux Invalides.>.
- 12 et 28 janvierLe Rhin.
- Août-octobreVillégiature à Saint-Prix.
- 23 novembreMort de René-Henry Drouet, l’oncle de Juliette, hospitalisé aux Invalides.
