« 6 mai 1865 » [source : BnF, Mss, NAF 16386, f. 117], transcr. Claire Villanueva, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12675, page consultée le 25 janvier 2026.
Guernesey, 6 mai 1865, samedi, 7 h.
Bonjour mon cher adoré bien-aimé, bonjour et bonheur si tu as passé une bonne nuit comme je l’espère. Je ne sais pas depuis combien de temps ton signal brille au plus haut de ton balcon parce que je ne me lève plus de bonne heure comme tu peux le remarquer depuis quelque temps. Autrefois il y avait émulation de lever entre nos deux maisons, c’est-à-dire empressement de ma part à guetter le moment où je te verrais apparaître à ta chère petite fenêtre1. Maintenant que je ne peux plus rien voir que ton signal inerte, la paresse m’envahita et je n’ai plus de cœur à rien jusqu’au moment où je te revois. Ce regret de ton doux voisinage je l’ai tous les matins et toute la journée car il me semblait que mon âme entrait en toi en même temps que mon regard et que je t’en pénétrais. Aujourd’hui ce n’est plus cela, hélas, et tout notre papotage muet se borne pour moi à constater la présence ou l’absence de ta… serviette, trop heureuse d’avoir ce petit morceau de ralliement qui a pour mon cœur une signification intéressante puisque je sais à peu près selon l’heure à laquelle tu l’arbores si tu as eu une bonne ou une mauvaise nuit. D’après cela on pourrait croire que je dois saisir avec empressement toutes les occasions de me trouver avec toi et on aurait raison car c’est la préoccupationb et l’ambition de tous les instants de ma vie, une circonstance exceptée, celle qui se présente MARDI prochain2. Permets-moi d’en refuser le bonheur et l’honneur au nom des trente années de réserve, de discrétion et de respect que j’ai eu envers ta maison et envers la mienne. Si jamais, ce que je ne prévois pas, je dois être ton invitée, ce n’est pas par HASARD mais avec une PRÉMÉDITATION consentie par tout le monde qu’il faut que je sois reçue dans ta maison. Permets-moi de ne pas me déporter de cette ligne de conduite de toute ma vie.
1 Avant de déménager à Hauteville II, Juliette habitait la Fallue, d’où elle voyait Hugo se lever et lui faire signe. Désormais, elle n’a plus cette vue directe. Pour lui signaler son réveil, Hugo accroche un linge à la balustrade de son toit.
2 Il s’agit d’un dîner donné au Prince Dolgoroukow, général et homme politique russe, admirateur de Victor Hugo, qui annonce sa visite à Guernesey pour le mardi 9 mai.
a « m’envahie »
b « préocupation »
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
François-Victor Hugo achève son édition des Œuvres complètes de Shakespeare, perd sa fiancée et fuit Guernesey. Son frère Charles se marie. Juliette et Hugo font un long voyage en Belgique, au Luxembourg et sur les bords du Rhin.
- 14 janvierMort d’Emily de Putron, fiancée de François-Victor.
- 28 juin-30 octobreVoyage en Belgique, au Luxembourg et sur les bords du Rhin.
- 17 et 18 octobreMariage de Charles Hugo et Alice Lehaene.
- 25 octobreChansons des rues et des bois.
