« 6 juin 1844 » [source : BnF, Mss, NAF 16355, f. 123-124], transcr. Mylène Attisme, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11697, page consultée le 25 janvier 2026.
6 juin [1844], jeudi soir, 10 h. ⅟₂
Mon cher adoré, viens me voir ce soir, je t’en supplie ; je suis bien lasse et j’ai
bien de l’amour : deux choses qui ont besoin de ta présence. Quand tu es là, il me
semble que je suis dans un bain de lait et que mon âme s’illumine de ton doux regard.
Tu ne sais pas, et comment pourrais-tu le savoir à moins d’être le bon Dieu ou moi,
combien je t’aime, combien tu es ma vie et ma joie. Il m’a fallu bien du courage pour
résister à l’offre que tu m’as faite tantôt, mon cher bien-aimé, mais je ne pouvais
pas laisser Eulalie seule auprès de cette
pauvre fille malade1. C’est le plus grand sacrifice que je pouvais faire à
un devoir d’humanité et je l’ai fait très peu généreusement, je l’avoue, car j’ai
pris
le bon Dieu à caution pour t’épargner un chagrin, une maladie, une inquiétude à toi
ou
aux tiens ; tu vois qu’en fait de bienfait, je suis un peu usurière. Du reste, voilà
la pauvre fille saignée, baignée, sinapiséea et cataplasmée à extinction.
J’espère que cela suffira pour cette fois. Sa cousine est venue et voulait passer
la
nuit auprès d’elle mais elle s’y est énergiquement refusée. Demain, elle viendra la
soigner, ce qui est tout simple. Je n’aurais donc plus que le soin de ma maison à
prendre, ce qui ne me coûtera pas beaucoup vu le nettoyage Sterling de ce matin.
Eulalie a été vraiment
bonne, aimable et charmante ; elle s’est multipliée depuis ce matin. Je lui en ai
autant, et plus, de reconnaissance que si c’était pour moi personnellement. Demain,
ce
sera moins fatigantb. En
attendant, je voudrais bien te voir. Je te supplie de venir ce soir si tu peux, mon
cher adoré. Je me figure que tu peux m’entendre et je m’adresse à toi comme si tu
étais là. Hélas ! l’illusion ne dure pas au-delà de la page remplie ; c’est pour cela
qu’il faut faire tout ton possible pour venir, ne fût-cec qu’une toute petite minute. Je veux te
baiser depuis ton joli petit bout de pied jusqu’à la pointe de tes beaux cheveux,
c’est une envie que j’ai comme cela.
Juliette
a « cinapisée ».
b « fatiguant ».
c « fusse ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle s’ennuie, et commence à se plaindre de voir Hugo moins souvent, sans savoir qu’il a entamé une liaison passionnée avec une autre femme.
- Début octobrePetit voyage avec Hugo.
