« 26 mars 1844 » [source : BnF, Mss, NAF 16354, f. 331-332], transcr. Chadia Messaoudi, rév. Chantal Brière et Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11649, page consultée le 06 mai 2026.
26 mars [1844], mardi matin, 9 h. ½
Bonjour, mon Toto bien aimé, bonjour mon adoré petit homme, comment vas-tu ce matin ?
As-tu pris du repos cette nuit ? Le premier de tous les adoucissants pour ton
irritation de poitrine, c’est le repos. Il faut que tu aies le courage de te reposer, mon Toto, si tu ne veux pas que cette petite
irritation, qui n’est rien jusqu’à présent, devienne sérieuse. Je viens de te faire
faire de la tisanea fraîche, tu as
du sirop et de la gomme.
Tu as aussi ta boîte d’odontine1 ou plutôt je l’ai ici.
Tu serais bien gentil de la venir chercher tout de suite ou si tu l’aimes mieux de
venir te nettoyerb les dents chez
moi. J’aime autant l’un que l’autre pourvu que je te voie. Je suis triste, mon Toto,
de n’avoir pas pu lire le livre de M. Gleize puisque tu aurais pu essayer aujourd’hui de le faire entrer dans
le concours, car dans ma pensée, je crois que de tous ceux que vous couronneriez,
il
n’y en aura pas un de plus utile ni fait dans des vues plus généreuses et plus
humaines. Il est vrai que ce monsieur ne demande rien, ce qui prouve encore en faveur
de son livre c’est qu’aucun intérêt personnel ni d’amour propre ne le préoccupaitc pendant qu’il le faisait, une des
premières qualités je crois pour faire un bon livre. Enfin, et quel qued soit le peu d’importance de mon
opinion, je n’en suis pas moins fâchée de n’être pas en mesure de présenter mon candidat aujourd’hui. Une seule chose pourrait me
consoler, ce serait si on pouvait le présenter au concours l’année prochaine, ce que
je ne sais pas. J’espère que voilà une grande page d’écriture inutile car tout ce
que
je te gribouille là, j’aurais pu te le dire en quelques paroles et beaucoup mieux.
Je
suis une vieille bête, il y a longtemps que je le sais et toi aussi.
Jour Toto, jour mon cher petit o, je voudrais que tu voies M. Louis
pour ta poitrine quoique je pense que ce n’est rien. Cependant, il serait plus prudent
d’avoir son opinion que la mienne. Si tu étais raisonnable, tu le consulterais le
plus
tôt possible. Cela me tranquilliserait et peut-être aussi te débarrasserait-il plus
vite de ton inflammatione par un
remède que je ne connais pas. De toute façon il n’y a aucun inconvénient à le
consulter et peut-être il y aura-t-il l’avantage de te guérir tout de suite. Tu
devrais faire cela pour moi, mon cher amour bien aimé. Si tu le fais je te baiserai
bien et je te promets de te rendre la pareille à la première occasion. En attendant,
je suis là, je t’aime, je te désire et je t’attends. Je n’espère pourtant pas te voir
avant ce soir. Tâche au moins de n’avoir pas froid et ne pas être mouillé car le temps
d’ici me paraît très menaçant. Ce qu’il faut que tu évites par-dessus tout, c’est
l’humidité aux pieds et sur tes habits. Tout ce que je te dis là n’est pas bien drôle
mais c’est bien important pour ta santé. Je ne t’écris pas pour t’amuser, tu ne le sais que trop, mais pour te faire penser à prendre soin de ta
chère petite santé qui est ma vie à moi et puis aussi pour te dire que je t’aime de
toute mon âme. Le reste m’est égal comme deux œufs.
Pense à moi, mon cher petit
homme, regrette-moi et soigne-toi. Moi je t’aime et je te désire passionnément jour
et
nuit et nuit et jour. Viens me voir le plus tôt que tu pourras dans l’intérêt de mon
bonheur et dans celui de ton rhume. Aime-moi un peu mon adoré, je le sentirai d’ici
et
cela me donnera le courage de t’attendre.
Juliette
1 Odontine : Opiat utilisé pour l’entretien des dents.
a « tisanne ».
b « netoyer ».
c « préocupait ».
d « quelque ».
e « inflamation ».
« 26 mars 1844 » [source : BnF, Mss, NAF 16354, f. 333-334], transcr. Chadia Messaoudi, rév. Chantal Brière et Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11649, page consultée le 06 mai 2026.
26 mars [1844], mardi soir, 5 h. ¾
Je savais trop bien que tu ne viendrais pas avant ce soir, méchant, quoique tu eusses
besoin de prendre de la tisanea mais
tu aimerais mieux crever de toux que de venir un quart
d’heure plus tôt au risque de me faire le plus grand bonheur. Vous êtes une bête,
voilà ce que vous êtes. Vous pouvez le mettre dans votre diplôme d’académicien et
l’accrocher à votre boutonnière si cela vous convient.
J’ai vu Mme Luthereau tout
à l’heure. Elle est restée très peu de temps et elle ne m’a rien dit de nouveau. Elle
paraissait fort inquiète et fort préoccupée de sa position. Hélas ! Je crains que
ces
pauvres gens-là ne soient mal assortis, l’absence d’argent et d’aisance étant donnée.
Dieu veuille que je me trompe mais je n’en ai pas trop bonne opinion.
Du reste,
je n’ai vu qu’elle. Mme Triger n’est pas venue en allant chez son cousin quoiqu’elle m’eût fait
annoncer sa visite par Mme Luthereau. Je la regrette
médiocrement malgré que ce soit une très bonne et très honnête femme mais tu sais
qu’elle n’est rien moins que drôle. Je t’attends avec impatience, mon Toto, pour
savoir comment tu vas et pour t’abreuver de tisaneb. Il me semble que l’Académie est finie depuis longtemps et je
te trouve bien bourreau de ton corps et de mon cœur pour ne pas te hâter plus que
ça
dans l’intérêt des deux. Toto n’est pas i. Je voudrais bien sortir avec vous, si vous avez l’imprudence de me le proposer
ce soir, il est probable que je l’accepterai avec frénésie. Il y a des jours où mes
envies de sortir sont inexprimables sans que je sache pourquoi. Je sens le besoin
d’air frais comme on sent le besoin de manger quand on a bon appétit et que le dîner
est en retard. Je suis dans un de ces jours-là aujourd’hui. Prenez garde à vous, Toto.
Je t’aime, toi tu sauras ça.
Juliette
a « tisanne ».
b « tisanne ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle s’ennuie, et commence à se plaindre de voir Hugo moins souvent, sans savoir qu’il a entamé une liaison passionnée avec une autre femme.
- Début octobrePetit voyage avec Hugo.
