« 10 février 1847 » [source : BnF, Mss, NAF 16365, f. 23-24], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.1891, page consultée le 06 mai 2026.
10 février [1847], mercredi, 1 h. ½ de l’après-midi
Bonjour bien-aimé, bonjour mon Victor, mon héros, mon amour, mon Dieu,
bonjour. Je viens de faire l’inventaire des faits et
gestesa de mon hideux et sale
compatriote Lamennaisb. J’en ai rempli trois grandes
feuilles1. Je ne sais pas ce qu’on pourra faire de cela2, mais
ce dont je suis sûre c’est qu’on n’en fera jamais un dithyrambe en l’honneur de la
propreté et de la générosité du susdit cancre, quelles que soientc l’imagination et la bonne volonté
qu’on y apporte. Mais en voilà assez sur ce salop3.
Il y a aujourd’hui deux ans que j’ai couché pour la première
fois dans cet appartement4. Je te le rappelle, non à cause
du bonheur que j’y ai eu depuis, hélas ! mais pour te prier, si la prière peut quelque
chose à ce que je veux te demander, de m’aimer autant que tu m’aimais dans l’autre
petite maison. Avec ton amour je peux tout supporter, sans ton amour je ne pourrais
pas vivre.
Hier tu paraissais bien fatigué, mon Toto, ce que je comprends du
reste, avec tout ce que tu fais. Je voudrais dans ces moments-là m’effacer et ne pas
t’occuper de moi pour ne pas ajouter au fardeau que tu portes mes tendresses
inopportunes. Mais ces bonnes résolutions ne sont jamais tenues parce que je me sens
entraînéed, par le bonheur de te
voir, à te parler de moi, et de tout ce qui occupe et remplite mon cœur. Je me reproche cet égoïsme et
puis je recommence à la première occasion au risque de t’obséder. Mais tu es si bon,
si patient, si doux et si indulgent que je suis bien sûre que tu ne m’en veux pas.
Je
voudrais être aussi sûre de ton amour que de ta bonté, je ne serais pas aussi souvent
méchante, triste et grognon que je le suis. Il te serait bien facile de me donner
cette conviction si tu voulais car l’amour a cela de bon que s’il s’alarmef facilement, il se rassure de même.
Tu vois que rien ne serait plus facile que de me rendre geaie, bonne et aimable, cela dépend de toi. J’attends et en attendant je
t’adore et je te baise de toute mon âme.
Juliette
1 Victor Hugo a chargé Juliette Drouet de faire certaines recherches pour lui, et de rédiger des notes qu’il exploitera par la suite.
2 Hugo fait l’année suivante, dans Choses vues, un portrait peu flatteur de « l’abbé de Lamennais, figure de fouine, avec l’œil de l’aigle, cravate de couleur en coton mal nouée », qui « a longtemps demeuré quartier Beaujon, tout à côté de Théophile Gautier ».
3 Variante de l’orthographe reconnue : « salaud », par analogie avec le féminin « salope ».
4 Juliette a déménagé, le 10 février 1845, du 14 au 12 de la rue Sainte-Anastase.
a « geste ».
b « Lammenais ».
c « quelque soit ».
d « entraîner ».
e « rempli ».
f « s’allarme ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle écrit ses mémoires de couvent pour documenter l’épisode du Petit-Picpus dans Les Misérables.
- 23 janvierPremière de la reprise de Lucrèce Borgia à la Porte-Saint-Martin.
- 21 juinElle assiste avec Hugo à la messe à Saint-Mandé, pour le premier anniversaire de la mort de Claire.
- Août-septembreLiaison de Hugo avec Alice Ozy, qui est aussi la maîtresse de son fils Charles.
- 4 septembreLe corps de Claire Pradier est exhumé une seconde fois pour être placé dans un caveau au cimetière de Saint-Mandé.
- 7-9 septembreÀ la demande de Hugo qui s’en servira pour Les Misérables, Juliette écrit ses mémoires de couvent.
- 30 septembre-7 octobreVoyage en Normandie.
