« 12 décembre 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16361, f. 245-246], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12279, page consultée le 01 mai 2026.
12 décembre [1845], vendredi matin, 9 h. ¼
Bonjour, mon petit Toto chéri, bonjour, mon cher amour bien aimé,
bonjour, comment que ça va ce matin ? Pour moi, je vous écris toutes mes
fenêtres ouvertes mais je n’en ai pas plus chaud pour cela, je vous
assure. Cependant, à tout prendre, j’aime encore mieux le froid piquant
que les brumes et les pluies chaudes. Je ressemble à un baromètre, car
tous les matins je te donne le temps qu’il fait avec les différents
degrésa de température. C’est très commode surtout pour toi
qui lit cela à 2 h. du m[atin]. Je suis encore bien
bonne de vous parler de la pluie et du beau temps, car je pourrais ne
rien vous dire du tout, hein ? Quelle position ! Rien que d’y penser,
vous n’en avez plus une goutte de sang dans la poche de votre paletot.
Je le crois fichtre bien, on serait saisi à moins. Pour vous remettre,
prenez un peu de joubarDE1 et faites-la infuser dans
un seaub d’eau de
pompe avec une pincée de taquinerie, un pavé, à votre gré, et deux ou
trois gouttes de bonne moquerie, et vous m’en direz des nouvelles.
Mon petit Toto, je vous aime, je vous aime et je vous aime. Trois
chosesc qui
font le fond et le tréfondsd de ma vie. Baisez-moi et aimez-moi de même et je
n’aurai rien à désirer au monde. Je vais bien me dépêcher pour copire, copire toute la journée. Je
t’adore.
Juliette
1 Juliette continue de jouer avec les mots « joubarbe » et « jobarde », comme dans sa lettre du 11 décembre, après-midi.
a « les différents degré ».
b « un sceau ».
c « trois chose ».
d « le tréfond ».
« 12 décembre 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16361, f. 247-248], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12279, page consultée le 01 mai 2026.
12 décembre [1845], vendredi soir, 5 h.
Tu m’as porté malheur, mon Toto, en me disant de ne pas me presser, car,
quoique je me sois très fort dépêchée depuis ce matin, je n’ai pas
encore pu copier une seule ligne de ton manuscrit1. D’une part, 7 livres de raisin à
[illis.] grain à grain. D’autre part, le rangement du bûcher qui était
encombré de toutes sortes d’affuquiaux2 et que j’ai fait mettre dans le petit
grenier pour pouvoir loger mon bois quand il viendra. Toutes ces
vilvousses3 qui n’ont l’air de rien,
mais qui s’ajoutent les unes aux autres, font que la journée se passe et
qu’on n’a rien fait. Une chose me console dans tout ça, c’est que tu
auras du raisin au moins pour une douzaine de jours. J’aurai le plaisir
de te voir gober (style Balzac) tout cet
excellent raisin, ce qui n’est pas peu de chose quoi que vous en disiez,
messieurs les auteurs.
En attendant
ce plaisir-là, je vous aime et je vous adore et je suis votre Caroline4. Hélas ! autrefois j’étais votre Juju, c’est-à-dire une femme aimée. Maintenant je ne suis plus qu’une
pauvre femme ridicule. J’ai pourtant la
conscience que je ne t’ai jamais plus aimé qu’à présent. Est-ce une
consolation ?...
Juliette
1 Victor Hugo a commencé la rédaction des Misères, qui deviendront Les Misérables, le 17 novembre 1845. À ce stade du processus de création du roman, le premier chapitre écrit correspond au premier chapitre « Le soir d’un jour de marche » du livre deuxième « La Chute » de la première partie « Fantine ». Mais manifestement, à la lecture des lettres suivantes, Hugo aurait donné à copier à Juliette le premier chapitre « M. Myriel » du livre premier « Un juste ».
2 Ou affûtiaux : « Tout l’attirail dont on a besoin pour faire une chose » (Larousse).
3 Vilvousser : tourner, aller et venir en pure perte (patois cauchois).
4 Caroline est la femme d’Adolphe, le héros des Petites misères de la vie conjugale de Balzac paru en feuilletons entre 1830 et 1846 dans divers journaux : La Caricature, La Presse et Le Diable à Paris. Adolphe essaie de justifier ses absences par « l’affaire Chaumontel » qu’il invente de toutes pièces. Balzac déclare alors : « Tous les ménages ont leur affaire Chaumontel. »
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.
- 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
- 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
- 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
- AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
- 13 avrilHugo nommé Pair de France.
- 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
- 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
- 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.
