« 11 mars 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16370, f. 197-198], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette , in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8521, page consultée le 06 août 2026.
Bruxelles, 11 mars 1852, jeudi matin, 8 h. ½
Bonjour mon Victor, bonjour. J’espère que ton indisposition n’a pas augmenté depuis
hier. J’espère aussi que M Yvan t’en débarrassera le plus
vite possible. En attendant, mon pauvre ami, il paraît que tu dois redoubler de chasteté,
ce qui ne te sera pas difficile en ce qui me concerne car il suffit que tu continues
la
continence que tu observes avec tant de scrupules vis-à-vis de moi depuis bientôt
deux mois. Je pourrais même dire depuis bientôt huit ans.
Tu t’étonnes
souvent de ma tristesse et de mon inégalité d’humeur et tu l’attribues peut-être à
mon caractère et à ma mauvaise éducation. Eh bien ! tu te trompes la plupart du temps
car le secret de
mon impatience et de mes chagrins vient des souvenirs. J’ai beau vouloir oublier,
je me souviens du temps où tu n’aimais que moi et je me souviens aussi, mon Dieu,
que le jour où tu pris
pour prétexte d’une séparation physique tu en adorais une autre1.
De là, mon pauvre bien-aimé,
une douleur de cœur qu’aucune homéopathie ne saurait guérir, de là ces désespoirs
qu’aucune pitié, aucune tendresse, aucun respect humain, aucun devoir, aucune reconnaissance
ne
sauraient calmer. Plus tu me les prodigues, plus je souffre dans mon amour. Mon cœur
répugne avec horreur et dégoût à cette espèce de compromis humiliant pour la dignité,
odieux pour
l’âme qui consiste à faire deux parts de soi-même, l’une pour les voluptés physiques,
l’autre pour l’affection. Ces subtiles distinctions me font bondir d’indignation pour
le dédain
hypocrite qu’elles cachent.
Ayez donc le courage une fois pour toute de votre infidélité physique et morale. Qu’est-ce
que c’est qu’un amour qui a besoin d’un tiers pour le
satisfaire ? Quoi, vous avez besoin de plusieurs corps pour un seul amour quand le
mien voudrait avoir deux âmes pour mieux vous aimer ? Quelle profanation de l’amour !
Quelle honte que
toutes ces misérables supercheries qui ne trompent personne et ne satisfont personne.
Il est temps d’être tout à fait sincères l’un envers l’autre. C’est la seule fin digne
de
nous, digne de cet amour qui circule dans mes veines en même temps que mon sang, qui
règle les battements de mon cœur, qui est l’âme de mon âme, qui est plus que moi-même,
qui est tout,
qui veut tout parce qu’il donne tout, qui préfère rien à quelque chose. Garde ta générosité,
ton dévouement, ta pitié, ta reconnaissance, si tu crois m’en devoir ce que je nie,
et
laisse-moi mourir en paix de toi, c’est la seule grâce que je te demande.
Juliette
1 Juliette fait référence à la liaison de Victor Hugo avec Léonie d'Aunet, épouse du peintre Louis Biard. Les amants se sont connus en 1843 et Victor Hugo écrit à sa maîtresse des lettres passionnées. Le 5 juillet 1845, à la requête du mari, ils sont pris en flagrant délit d’adultère. Léonie d’Aunet est condamnée à une peine d’emprisonnement de trois mois alors que Victor Hugo, nommé Pair de France peu de temps auparavant, est « inviolable ». Juliette ignore tout, Victor Hugo veillant à écarter tout article de presse compromettant. Mais le 27 juin 1851 Léonie d’Aunet envoie à Juliette une partie des lettres d’amour qu’elle a reçues du poète. La douleur provoquée par cette révélation conduit Juliette presque à la déraison. Seul l’exil marque l’éloignement définitif de sa rivale sans toutefois refermer complètement sa blessure.
« 11 mars 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16370, f. 199-200], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8521, page consultée le 06 août 2026.
Bruxelles, 11 mars 1852, jeudi après-midi, 2 h.
Le temps et les nouvelles sont à la tristesse aujourd’hui, mon pauvre Victor. Il pleut
sur la terre et sur mon cœur. Je suis en proie à un découragement profond. Je n’ai
de cœur à rien,
si ce n’est à être malheureuse. J’ai beau réagir sur moi et vouloir retrouver à l’horizon
le soleil de mon âme, je n’aperçois que nuages gris et noirs, désillusion et déception.
Je suis
triste, triste, triste. J’ai reçu une lettre bien inquiétante du pauvre Montferrier. Il paraît que le journal1 est mort et qu’ils vont se trouver dans le plus grand embarras. Outre
l’affection bien réelle que j’ai pour ces excellentes gens depuis si longtemps s’ajoute
la reconnaissance inaltérable que je leur ai vouée pour le service qu’ils t’ont rendu
il y a trois
mois2. C’est te dire combien leur malheur me touche et combien je regrette de ne pouvoir
les aider en rien. C’est triste de sentir son amitié stérile surtout à de certains
moments de la vie. Je leur ai répondu tout de suite en ton nom et au mien. J’espère
que l’activité si facile et si charmante du mari, son expérience des affaires scientifiques
et
industrielles lui créeront des ressources promptement mais en attendant ils vont se
trouver grâce à leur généreuse imprévoyance dans une position très malheureuse. Espérons
que le bon
Dieu des bonnes gens leur prêtera main forte. S’il ne faut que le prier du fond du
cœur pour cela je suis sûre d’obtenir pour eux toute sa protection. En attendant il
paraît que le
Vilain était à Paris dans les jours gras et qu’on l’a vu aux Variétés. Je répugne à penser
du mal de ce jeune homme, je préfère ne plus m’en
souvenir. Son ingratitude, si elle existait, serait si lâche et si monstrueuse que
je ne peux pas y croire à moins qu’il ne me l’affirme lui-même comme certaine autre
personne dont je ne
veux même pas dire le nom.
J’ai le cœur douloureux aujourd’hui et de quelque côté que j’y touche, j’y trouve
une plaie et j’y sens une souffrance. Il y a des jours comme cela. Je
ne m’en accuse ni ne m’en excuse. Je constate le fait pour que tu ne t’y méprennes
pas et je te prie de ne pas t’en inquiéter autrement.
Juliette
1 Victor Sarrazin, comte de Montferrier, est gérant du Moniteur parisien, journal bonapartiste.
2 Les époux Sarrazin de Montferrier (Victor et Émilie, amie de Juliette) ont donné refuge à Victor Hugo durant les événements de décembre 1852, l’accueillant dans leur appartement de la rue de Navarin pour les nuits du 7 au 10 décembre afin qu’il échappe aux poursuites. C’est là également que la malle aux manuscrits est mise à l’abri.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.
- 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
- 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
Charles, puis François Victor, rejoignent leur père. - 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
- 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
- 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
- 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
- 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
- 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
- 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.
