« 14 septembre 1861 » [source : BnF, Mss, NAF 16382, f. 96], transcr. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.248, page consultée le 24 janvier 2026.
Guernesey, 14 septembre [1861], samedi matin, 7 h. ½
Bonjour, mon cher bien-aimé, bonjour entre deux rayons de soleil et de pluie. Bonjour
depuis mon cœur qui t’aime jusqu’à mon âme qui te bénit. J’espère que tu as passé
une
bonne nuit et que ta santé générale est à souhait. Quant à moi je vais très bien et
je
compte en profiter pour me débarrasser ce soir même du second vésicatoire1, après quoi j’enverrai promener toute la pharmacie et tous les
Corbins de Guernesey. Je n’ai pas besoin de me rendre malade artificiellement sous
prétexte d’incidents physiquesa de
plus en plus naturels au fur à mesure qu’on avance dans la vie. Aussi c’est dit. Cette
satisfaction donnée à toi et à Corbin, je
reprends ma vie habituelle et je me fiche de tout ce qui pourra survenir de bobos
et
de pets de travers. D’ailleurs il me serait impossible de cumuler l’état intéressant
de malade et d’hôtesse active et vigilante, donc je jette ce soir le dernier
vésicatoire aux oreilles, j’allais dire aux orties, et je redeviens Juju comme devant.
D’ailleurs, j’ai là le livre de votre cher petit Toto2 qui
m’attire et me tente et je voudrais y jeterb plusieurs coups d’œil tout de suite et séance tenante, mon cœur
encore plus que ma curiosité littéraire m’y poussant de toutes ses forces. Aussi je
ne
crois pas que je pourrai y résister plus longtemps et puis j’ai la conviction que
cette bonne et amusante lecture vaudra mieux pour mes yeux que tous les collyresc du monde. Cela étant, mon cher petit
homme, je vous supplie de ne pas me contredire et de me laisser me soigner à ma guise
comme je vous laisse galantiser à votre aise et philosopher éperdument avec les
françaises du nord3.
Cela dit, je vous
saute au cou, ce qui est sans danger, et je vous embrasse, non pour vous étouffer,
mais pour me faire plaisir à moi-même. Et puis je vous aime, je vous aime, je vous
aime.
Juliette
1 Emplâtre utilisée par Juliette pour soigner ses maux oculaires.
2 Il s’agit très vraisemblablement du livre dont elle parle dans la lettre suivante.
3 à élucider.
a « phisiques ».
b « jetter ».
c « colyres ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo termine Les Misérables en Belgique. Juliette copie avec délices.
- 16 janvierHugo se laisse pousser la barbe.
- 25 mars-3 septembreVoyage à Londres, puis en Belgique et en Hollande et dans les environs ; séjour à Mont-Saint-Jean, à l’hôtel des Colonnes. Hugo quitte parfois Juliette pour rendre visite à sa famille à Bruxelles.
- 20 décembreHugo consent au mariage de sa fille avec le lieutenant Pinson.
