« 13 juin 1860 » [source : BnF, Mss, NAF 16381, f. 143-144], transcr. Amandine Chambard, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10721, page consultée le 24 janvier 2026.
Jersey, 13 juin 1860, mercredi matin, 6 h. ½
Bonjour, mon cher bien-aimé, bonjour encore plus tendre et plus doux de loin que de près afin de tricher à la distance tout ce qu’elle a de triste et de morose pour deux êtres qui s’aiment comme nous nous aimons. Dans deux heures tu seras dans le Packet1 et tu te balanceras sur les mêmes vagues que moi hier au soir. Si tes yeux s’y arrêtent et si ta pensée y plongea en songeant à moi tu y retrouveras toutes les tendresses et tous les baisers que mon cœur et mon âme y ont laissé tomber hier pendant la traversée. J’espère que rien ne s’opposera à ce que tu arrives en bonne santé car le temps, mauvais cette nuit, paraît très bon ce matin. J’espère que l’influence du 13 ne se fera pas sentir à aucun d’entre vous et que vous arriverez tous avec une faim dévorante. Quant à moi j’attends ton retour pour reprendre mon appétit qui jusqu’à présent m’a fait complètement défaut quoi qu’on m’ait servi hier un très substantiel dîner. Il n’aurait tenu qu’à moi d’aller déjeuner chez Ch. Asplet ce matin mais il me serait impossible de prendre quelque plaisir loin de toi sous quelque prétexte et avec qui que ce soit. La seule manière pour moi de supporter courageusement ton absence c’est de rester toute seule avec ton cher souvenir et de t’aimer avec une magnétique fixité qui rapprochent mon âme de la tienne. Sois prudent sur le bateau, mon cher adoré, et que Dieu bénisse ta traversée.
Juliette
1 Le Packet boat transporte les voyageurs et le courrier.
a « plongent ».
« 13 juin 1860 » [source : BnF, Mss, NAF 16381, f. 145-146], transcr. Amandine Chambard, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10721, page consultée le 24 janvier 2026.
Jersey, 13 juin 1860, mercredi soir, 6 h.
Je reviens à l’hôtel, mon pauvre cher bien-aimé, après une station de 7 h. ½ sur la
jetée, trop heureuse d’avoir échangé ma douloureuse angoisse contre une active et
dévorante impatience qui ne fera qu’augmenter de seconde en seconde jusqu’au moment
béni où je te reverrai. Qu’est-il arrivé ? Je n’en sais rien que ce que des cochers
de
fiacre nous ont crié en quittant la station du quai : « TELEGRAPHIC MESSAGE STEAMER
ALDERNEY TOMORROW JERSEYa ». Là-dessus Kesler et Bénézit m’ont forcée à quitter mon poste d’observation que je n’avais
pas quitté des yeux et de l’âme depuis 10 h. ½ du matin pour rentrer chez moi d’où
je
peux voir le mât des signaux de ma fenêtre. Qui m’aurait dit ce matin que je ne te
verrais pas aujourd’hui sans en devenir folle d’inquiétude et que même j’en
éprouverais une sorte de joie relative. Ah ! C’est que lorsqu’on s’est cru menacé
du
plus grand malheur pendant cinq ou six heures on n’est pas exigeant après envers le
bonheur et on se contente de n’être pas malheureux. Je te dis tout cela, mon pauvre
bien-aimé, dans une sorte de transport au cerveau et sans savoir au juste ce qui vient
au bout de ma plume. Mais ce que je sais c’est que jamais, au grand jamais je ne te
quitterai à moins que ce ne soit pour te [illis.] la joie.
Cette leçon a été
cruelle mais elle me servira pour toujours. Pense à moi, mon cher adoré, bénis-moi
d’où tu es pour que ma pauvre âme se réjouisse et se rassure complètement. Plus tard,
quand nous serons réunis, je te raconterai les choses de la ville. Quant à présent
je
ne peux te dire qu’une chose, c’est que tu es ma vie, mon cœur, mon âme, ma joie et
mon bonheur. Je t’adore.
Juliette
a « TELEGRAIPHIQUE MESSAGE STIMEAR ALDERNEY TO MORO JERSEY ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo se replonge dans son manuscrit des Misérables. Juliette attend impatiemment qu’il lui donne à copier.
- 12 juinElle part à Jersey, où Hugo la rejoint le surlendemain, pour un meeting de soutien à Garibaldi.
- 19 juinRetour à Guernesey.
- 30 décembreHugo se remet aux Misérables.
