« 16 mars 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16370, f. 217-218], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8525, page consultée le 24 janvier 2026.
Bruxelles, 16 mars 1852, mardi matin
Bonjour mon grand bien-aimé, bonjour mon ineffable adoré, bonjour. Je te souris avec
le souvenir de mon bonheur d’hier et avec l’espérance de mon bonheur à venir. J’étais
si loin de m’attendre à une si proche bonne fortune hier que ma joie en a doubléa lorsqu’elle m’est arrivée. Mais si par
impossible il pouvait y en avoir une autre encore aujourd’hui, ce ne serait pas double
joie mais l’immensité de l’immensité. Il n’y a pas de danger : ce serait trop heureux et je n’ai pas le droit d’être trop heureuse. Je
fais la discrète pour n’avoir pas le chagrin et l’humiliation de la déception.
Voici Suzanne qui revient de chez toi. Il
paraît qu’elle t’a trouvé couché sur cet extrait de divan qui n’a ni la largeur ni
la
longueur d’un homme. Pauvre adoré, comment as-tu supporté ce supplice d’un lit trop
court et trop étroit ? Vraiment c’est payer bien cher le plaisir de la vue que de
le
payer de son repos de toutes les nuits. À ta place je renoncerais à celle de l’Hôtel
de Ville pour un bon matelas bien propre, bien large et bien douillet. Il ne faut
pas
que l’amour de l’art l’emporte à ce point de te priver de tout bien-être et de tout
sommeil. Quel malheur, je ne cesserai de le regretter, que tu ne puisses pas profiter
de mes deux chambres et de la cuisine bien simple mais bien hygiénique de la bonne
Sophie. C’eût été si commode. J’aurais
habitéb la grande chambre qui ne
fait rien et vous auriez eu, sinon une belle décoration devant les yeux, un beau jour,
du soleil, des petits soins et de l’amour plus que vous n’en auriez voulu. Tout cela
vous manque, faute d’un peu discrétion et de tenue dans les deux braves commères très
bonnes femmes au fond. Enfin il n’y faut pas songer mais il faut aviser pourtant à
te
trouver meilleur lit n’importe où. C’est mon avis, je le crois sage sauf votre
approbation qui n’est pas toujours d’accord avec la raison.
Juliette
a « doublée ».
b « habitée ».
« 16 mars 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16370, f. 219-220], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8525, page consultée le 24 janvier 2026.
Bruxelles, 16 mars 1852, mardi midi
Il fait triste dans le ciel mais il fait encore beau dans mon cœur car mon bonheur
d’hier n’a pas encore disparu de mon horizon. Puisse-t-il y rester jusqu’à ce que
tu
m’en apportes un autre. Pour cela il faudrait qu’il ne se fît pas attendre longtemps.
Cher adoré comment vas-tu ? Est-ce que tu as pu dormir sur cette espèce de lit de
camp ? Je crains que tu n’aies eu froid et que tu ne sois bien courbaturé. Si cela
était, il faudrait absolument exiger un véritable lit car le sommeil c’est la santé.
Tu as vu, mon cher petit homme, qu’il n’a pas été possible d’avoir des
côtelettes à la livre. Celles qu’on vend à la livre sont les côtelettes près du cou
qui sont très osseuses et très inférieures. Les côtelettes de filet se vendent partout
à la pièce seulement, on doit les payer selon leur grosseur. Celles d’hier étaient
évidemment beaucoup trop chères pour leur grosseur. Aujourd’hui elles m’ont parua très belles. Si elles vous suffisent
ainsi on pourra continuer à en avoir chez le même boucher. Sinon il faudra prendre
le
parti d’en ajouter une ou deux autres à moins que les œufs sur le plat ne soient
préférables. Je t’écris tous ces détails de cuisine pour que tu les aies présents
à
ton esprit parce que nous avons en général très peu d’occasionsb et de temps à donner à cela.
Maintenant mon Victor c’est à toi de décider ce que tu veux qu’on fasse. Je veillerai
à la régularité de l’exécution, c’est tout ce que je peux faire à cette distance hors
de mon véritable chez moi et puis je t’aime et puis je suis
bien heureuse et puis et puis et puis et tant d’autres bonheurs dont je rêve et que
j’espère et qui se font bien attendre. Tâchez de leur prêter vos jambes pour qu’ils
arrivent enfin jusqu’à moi. D’ici-là je rumine tous mes bonheurs passés et je
m’éternise dessus pour n’en pas perdre tout à fait l’habitude mais je commence à
trouver le plaisir un peu bien passé. Il serait temps de m’en redonner d’autres.
Dépêchez-vous vite mon petit homme car je suis très pressée.
Juliette
a « parues ».
b « occasion ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.
- 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
- 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
Charles, puis François Victor, rejoignent leur père. - 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
- 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
- 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
- 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
- 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
- 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
- 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.
