« 6 mai 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16359, f. 137-138], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12066, page consultée le 24 janvier 2026.
6 mai [1845], mardi matin, 8 h. ¾
Cher petit bien-aimé adoré, je t’embrasse, je t’aime, je te désire et je
t’attends. Comment va ton pauvre petit pied ce matin ? La nuit lui
a-t-elle apporté du soulagement ? J’en ai rêvé à deux fois différentes.
Je serais bien contente si tu n’en souffrais plus aujourd’hui.
Eulalie vient d’arriver. Je
l’enverrai chez toi tantôt entre onze heures et midi ainsi que nous en
sommes convenus. Je regrette que tu n’aies pas pu dessiner ton chiffre
tout de suite parce qu’elle aurait commencé tes mouchoirs aujourd’hui
même. Ce sera pour quand tu voudras mais le plus tôt sera le mieux.
Je vais écrire tout à l’heure à cette pauvre Mme Luthereau. Je suis bien fâchée de la savoir malade, pour
ses souffrances d’abord, et ensuite pour la gêne qu’elle va introduire
tout de suite dans son intérieur avec les frais de déplacements,
d’allées et venues de ses enfants. Cette pauvre femme n’est vraiment pas
raisonnable. Je plains son mari, je la plains aussi elle de n’avoir pas
plus de courage et plus de raison. Après cela, pauvre femme, j’en parle
fort à mon aise. Il est probable qu’à sa place je ferais comme elle.
Mais ce qu’il y a de sûr, c’est que je ne pourrais jamais me séparer de
toi sous d’autre motif que la mort.
Mon Victor bien-aimé, je
serais bien heureuse si tu voulais me permettre de t’accompagner jusqu’à
l’Académie. Cependant je n’ose pas l’espérer avec toutes les choses que
tu as à faire. Aussi je me résigne d’avance à rester dans mon coin et à
t’aimer toute seule comme à l’ordinaire. En attendant que tu viennes
baigner tes yeux, je t’embrasse de l’âme et je te désire de toutes mes
forces.
Juliette
« 6 mai 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16359, f. 139-140], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12066, page consultée le 24 janvier 2026.
6 mai [1845], mardi après-midi, 5 h.
Les trente-six infortunes d’Arlequin1 ne sont rien auprès des miennes. Je me rends
cette aimable justice à moi-même. Aussi je ne décolère pas et je
donnerais de bon cœur toute la maison au diable. Aujourd’hui, par
exemple, si j’avais été maîtresse de mes mouvements, je me serais enfuie
avec volupté.
Pardon, mon cher adoré, je rumine ma mauvaise humeur après l’avoir mâchée sans penser que
je t’ennuie et que je t’impatiente sans nécessité et sans utilité même
pour moi. Je prolonge stupidement ma colère sans en tirer aucun
soulagement. Je m’en veux, mon adoré, d’avoir été assez préoccupéea tantôt de ce ridicule
événement de domestique et de chat pour avoir
oublié de te demander comment allait ton pauvre petit pied. Cependant
Dieu sait que je donnerais tous les chats, toutes les servantes et tous
les pots de l’univers pour t’épargner une égratignure. Maintenant
j’attends avec impatience que tu viennes pour savoir comment tu vas. Tu
sais que je n’ai pas besoin d’être stimulée par aucune inquiétude pour
t’attendre avec impatience. C’est mon état
naturel dès que je t’attends.
Je t’ai fait faire de l’eau de miel.
Le plus tôt que tu pourras en venir boire, le plus tôt tu me rendras
heureuse. Jour, Toto, jour, mon
cher petit o, je vous aime. Je suis très méchante mais je vous aime. Je suis
très bête mais je vous aime. N’oubliez pas cela, mon Victor, dans les
moments où je vous parais la plus maussade et la plus insupportable
femme de France et de Navarre afin de me prendre en pitié et en
indulgence et de me pardonner tous mes crimes. Je baise ton pauvre petit
pied malade.
Juliette
1 Les vingt-six infortunes d’Arlequin (1751) est une comédie italienne en cinq actes de Carlo Antonio Veronese (1702-1762).
a « préocupé ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.
- 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
- 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
- 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
- AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
- 13 avrilHugo nommé Pair de France.
- 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
- 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
- 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.
