« 18 février 1844 » [source : BnF, Mss, NAF 16354, f. 189-190], transcr. Chadia Messaoudi, rév. Chantal Brière et Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11611, page consultée le 24 janvier 2026.
18 février [1844], dimanche matin, 10 h. ¼
Bonjour, mon Toto adoré, bonjour mon cher amour. Bonjour, bonjour, je t’aime avec
ton
nez de tapir fouillant dans les broussailles. Je t’aime quoique tu sois plus vieux
que
le déluge qui l’était beaucoup si on en croit les cancans de ce temps-là. Je voudrais
bien savoir si vous m’aimez un peu de votre côté et si ce pauvre Charlot a obtenu une commutation de peine1 ? Je serais très fâchée qu’on lui tînt rigueur jusqu’à le priver de
son dimanche gras2. Ce pauvre Charlot, cela me ferait une peine extraordinaire et
très sérieuse.
Moi j’ai ma péronnelle3 que le
mal de tête ne quitte pas. Cette pauvre enfant tiendra de moi pour cela car depuis
que
j’ai l’âge de connaissance, j’ai toujours eu mal à la tête. J’aurais mieux aimé lui
laisser autre chose de plus drôle et même ne rien lui laisser du tout. Dites-donc
mon
petit Toto, est-ce que vous ne me graisserez pas mes jours, si peu gras, d’un peu
de
bonheur en souvenir d’un certain mardi de ma
connaissance4 ? Je voudrais pourtant bien savoir quel
goût vous avez depuis si longtemps que vous ne m’en avez donné. S’il m’en souvient,
il
ne m’en souvient guère. En attendant j’ai très faim et très soif de vous et je suis
capable de vous mordre à même si vous ne vous dépêchez pas de m’en donner un peu.
Jour Toto, jour mon cher petit o , je vous défends d’avoir mal à mes pauvres beaux yeux d’aigle ou sinon j’irai
veiller avec vous dans votre capharnaüm. Prenez garde à vous parce que je le ferais
comme je le dis et une fois entrée, je n’en sortirais plus.
Sur ce, baisez-moi
et venez vite baigner vos beaux yeux que j’aime et que j’adore et aimez-moi un peu
ou
je vous tue.
Juliette
1 Victor Hugo a puni son fils quelques jours plus tôt pour un motif inconnu.
2 Le dimanche gras est un carnaval populaire parisien, où se mêlent dans les rues de Paris les artistes et le peuple. Pour cette occasion, le jeune Charles possède un costume d’éléphant.
3 Claire Pradier, sa fille.
4 Les deux amants commémorent chaque année la nuit du 16 au 17 février mais aussi le mardi gras autre souvenir de leur amour naissant. Le mardi 19 février 1833, Hugo renonça à se rendre au bal organisé au Théâtre du Gymnase pour rester avec Juliette.
« 18 février 1844 » [source : BnF, Mss, NAF 16354, f. 191-192], transcr. Chadia Messaoudi, rév. Chantal Brière et Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11611, page consultée le 24 janvier 2026.
18 février [1844], dimanche après-midi, 4 h. ¼
Comment, mon Toto, pas même pour le dimanche gras1 vous ne donnez pas un pauvre petit quart d’heure à votre Juju ! Je trouve cela fort bête pour ne pas dire
plus. Vous finirez par m’exaspérer et par me faire sortir de ma tanièrea comme un loup enragé. En attendant,
il est probable que vous êtes allé vous faire intriguer comme un intrigantb que vous êtes. Prenez garde qu’à la
faveur d’un nez, plus ou moins cartonné, je ne vous tombe sur la carcasse et vous
verrez de quel bois je me chauffe.
Taisez-vous vilain, vous dites toujours la
même chose, vous n’aurez qu’un sou. À propos de sou je défends à Théophile Gautier, lorsqu’il l’est comme hier, de vous faire des tas de blagues que vous prenez au
sérieux sur la beauté de votre nez de tapir fouillant dans les broussailles et sur
votre fascination à l’endroit des femmes. Tout cela n’est qu’une mystification dont
votre vin d’écarlate et votre fatuité ont fait tous les
frais.
Si je n’étais pas si généreuse, je pourrais vous crier le cri sacramental
de la saison : à la chienlit, lit, lit2 ! Vous le méritez bien mais je suis généreuse et je vous
pardonne à la condition que vous ne serez plus aussi crédule à l’avenir et que vous
ne
croirez que moi. Baisez-moi, scélérat.
[Jutielle ?]
1 Le dimanche gras est un carnaval populaire parisien, où se mêlent dans les rues les artistes et le peuple. Pour cette occasion, le jeune Charles possède un costume d’éléphant.
2 La chienlit est une mascarade populaire désordonnée et outrancière. Le cri « À la chienlit ! » s’adressait aux personnages masqués qui couraient dans les rues.
a « tannière ».
b « intriguant ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle s’ennuie, et commence à se plaindre de voir Hugo moins souvent, sans savoir qu’il a entamé une liaison passionnée avec une autre femme.
- Début octobrePetit voyage avec Hugo.
