« 21 février 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16351, f. 167-168], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4074, page consultée le 24 janvier 2026.
21 février [1843], mardi matin, 10 h. ½
Bonjour, mon Toto bien-aimé, bonjour, mon cher amour adoré, comment vas-tu ce matin ?
Ton pauvre cœur est-il moins triste et tes pauvres yeux moins malades ? J’ai rêvé
de
toi toute la nuit, mon cher amour, mais je n’ai vu ni sang
ni feu ni flamme et cependant nous
avions été bien heureux quelques heures auparavant. Il est vrai que les prophéties
ne
doivent pas être pour le passé mais pour l’avenir et à ce compte-là je ne suis point
étonnée de n’avoir pas fait de bons rêves.
Tu vois que j’ai raison, mon amour,
quand je veux te ramener aux anciennes traditions de notre amour. Est-ce que nous
n’avons pas été heureux hier dans cette heure passée dans les bras l’un de l’autre
comme il y a dix ans ? Qui est-ce qui nous empêche de l’être tous les jours comme
nous
l’étions alors ? Ce n’est pas moi certainement. La preuve, c’est que je te l’ai
demandé souvent et que je te le demanderai encore plus à présent dans l’espoir que
le
souvenir d’hier t’encouragera à recommencer.
Je continue à ne pas aller aux
répétitions, malgré le désir que j’en ai. J’attends que tu me dises quand je pourrai
passer à coup sûr et sans te contrarier. Je compte sur ta bonne foi pour me le dire
en
temps utile, mon cher bien-aimé. Baise-moi. Ne sois pas triste si tu peux. Pense à
moi
qui t’aime tant.
Ah ! mon Dieu, voilà une lettre de cette hideuse Ribot. Je l’ai ouverte pour savoir de quoi il était
question. Voici ce qu’elle me mande : qu’elle enverra chez moi pour recevoir les
acomptes que je pourrai économiser jusqu’à ce que ce monsieur lui ait réglé son compte et donné de l’argent. Elle enverra toutes les semaines le jeudi parce qu’il est un terme
à tout. On n’est pas plus impudente que cette vieille coquine. Enfin il faut
bien en passer par ses exigencesa
puisque tu y as consenti. Le plutôt sera le mieux. Quand tu auras un moment, je te
lirai les projets d’acte et nous les mettrons à exécution si tu les trouvesb bons.
En attendant, je t’aime mon
Toto, et je voudrais que tu ne sois pas triste et que tu m’aimasses.
Juliette
a « exigeances ».
b « trouve ».
« 21 février 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16351, f. 169-170], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4074, page consultée le 24 janvier 2026.
21 février [1843], mardi soir, 8 h. ¾
Je n’avais juste que le papier nécessaire pour écrire à Mme Pierceau et à la hideuse RIBAUDE1. C’est ce qui fait que je t’écris si tard, mon amour,
c’est que je viens d’en envoyer chercher un cahier. Tu devrais tâcher de penser à
m’en
apporter d’autre avant que celui-ci ne soit usé. Tu ne peux pas te figurer, mon cher
adoré, à quel point j’ai horreur d’écrire pour autre chose que pour te dire combien
je
t’aime. C’est une antipathie presque insurmontable pour moi. Aussi ce soir, tant que
ces deux gribouillis n’ont pas été faits, j’étais comme une enragée. Maintenant je
n’y
pense plus et je me moque de moi à tire-larigota.
Ce dont je ne me moque pas, c’est de ne pas aller
voir Lucrèce ce soir. Et je n’irai pas car voilà l’heure
possible d’y aller qui s’avance. Mon pauvre amour, je sais bien que ce n’est pas ta
faute mais depuis trois ans que je sais cela, ça commence à me paraître bien monotone.
Je ne veux pas tomber dans mes rabâcheries habituelles. J’aime mieux te parler d’autre
chose. Du parapluie de Suzanne par exemple.
Je te recommande de ne pas le perdre et de ne pas le laisser tomber dans la crotte
si
tu peux. Il faut qu’elle t’aime diantrement bien mieux qu’elle-même pour te prêter
son
parapluie car jusqu’à présent elle ne s’en était pas encore servi et il y a trois
ans
qu’elle l’a !!!!!b Il faudra du reste que lorsque tu en achèteras un
pour toi, nous en achetions un pour la cuisine car voilà longtemps qu’elle me
tourmente pour que je lui en achète un.
Je voudrais être à demain pour que tu
aies reçu des nouvelles de Didine et pour que tu sois tranquille. Mon cher bien-aimé,
je ne serai moi-même tranquille et heureuse que lorsque ta chère petite figure sera
plus épanouie et plus gaie qu’elle ne l’est dans ce moment-ci ! Je t’aime, mon Victor
adoré. Je t’aime, tu le sais bien n’est-ce pas ? Je donnerais ma vie pour toi et pour
tous les tiens. C’est bien bien vrai, le bon Dieu le sait. Ne sois donc pas triste
mon
adoré.
Juliette
a « tirelarigo ».
b Les points d’exclamation courent jusqu’au bout de la ligne.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.
- Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
- 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
- 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
- PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
- 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.
