« 4 septembre 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16371, f. 281-282], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8617, page consultée le 06 août 2026.
Jersey, 4 septembre 1852, samedi matin, 7 h.
Bonjour, mon loyal bien-aimé, bonjour. Je mets notre amour et mon bonheur sous la
protection de cet anniversaire sanctifié par les souvenirs les plus douloureux de
notre vie1. Je les mets sousa la protection de ton ange et du mien avec la pieuse confiance qu’ils seront bien
gardés2. Et puis je me tourne vers toi avec ce que j’ai de plus
doux, de plus tendre et de plus vénérable dans le cœur et je te bénis dans le passé,
le présent et dans l’avenir. Puisses-tu voir ton œuvre sainte achevée et te reposer
dans la gloire.
J’ai cru entendre ta voix cette nuit à minuit. C’était un groupe de passants qui parlaient
français qui marchait sous mes fenêtres. Il m’a semblé distinguer le son de ta voix.
Cette
illusion a suffi pour me donner un instant de joie et j’ai pu enfin me rendormir dans
le calme et achever ma nuit mieux que je ne l’avais commencée.
Du reste, mon bien-aimé, si
c’était toi tu as dû te coucher bien tard et il est probable que tu reprendras ce
matin le déficit de ton sommeil ce qui m’ôte l’espoir de te voir avant tantôt. Et
puis n’est-ce pas
aujourd’hui que vous devez aller à Gros-Nez3 ? Si cela est, je te verrai à peine quelques instants encore aujourd’hui. Mais il
serait injuste, ayant eu mon tour hier, de me plaindre de celui des autres
aujourd’hui. Aussi je ne me plains pas, mon cher petit homme, je regrette de ne pas
être de TOUT. Mais ce regret exprimé, je désire que tout ce qui t’entoure soit heureux
et te bénisse
comme je te bénis moi-même. Tâche seulement de venir me voir un peu avant votre excursion
et puis pense à moi dont tu es tout le bonheur et l’âme de mon âme. De mon côté, mon
doux adoré,
je vais repasser un à un tous mes chers souvenirs et vivre dans la contemplation de
notre radieux passé et l’espérance de notre vénérable avenir. Sois heureux mon bien-aimé,
ne fais pas
d’imprudence et reviens auprès de moi le plus tôt que tu pourras. Je sème ton chemin
de baisers, de tendresse et d’amour.
Juliette
1 Anniversaire de la mort de Léopoldine Hugo. Le 4 septembre 1843 la fille aînée de Victor Hugo se noie dans la Seine à proximité de Villequier, au lieu-dit « Le Dos d’âne ». Dans la barque qui chavire avaient pris place Charles Vacquerie, marié à Léopoldine depuis le mois février précédent, Pierre Vacquerie (oncle paternel de Charles) et Artus (fils de Pierre Vacquerie et alors âgé de dix ans). Il n’y eut aucun survivant au drame.
2 Par le terme « nos anges » Juliette désigne Léopoldine Hugo (1824-1843) et Claire Pradier (1826-1846).
3 Gros-Nez : château en ruines situé sur la côte Nord-Ouest de l’île que Victor Hugo a, à plusieurs reprises, dessiné.
a sous sous ».
« 4 septembre 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16371, f. 283-284], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8617, page consultée le 06 août 2026.
Jersey, 4 septembre 1852, samedi, midi ¼
Va en paix à cette promenade, mon bien-aimé, et que le ciel et la terre te soient
doux et charmants comme ta pensée et ton souvenir le sont à mon cœur et à mon âme.
Profite du temps du
bon Dieu pour prendre un peu de repos et de bonheur. Et si tu ne peux pas revenir
me voir ce soir, je tâcherai de m’en consoler en pensant que tu es heureux.
Moi, pendant ce
temps-là, je vais mettre en ordre quelques vieilles nippes qui ne demanderaient pas
mieux que de sea soustraire honteusement au service que
je réclame d’elles mais je ne m’en émeus pas autrement et je me propose de leur faire
une douce violence tout à l’heure de la pointe de mon aiguille et du bout de mes ciseaux.
Ce n’est
pas l’heure ni le moment de se séparer et je compte bien les retenir par le fil de
la persuasion encore quelque temps après quoi je pourrai les offrir au musée des Antiques
de la ville
de Jersey. De son côté Suzanne lave et repasse notre linge. Peut-être qu’à nous deux parviendrons-nous à nouer les
deux bouts de ce budget si
court. J’y fais tous mes efforts et j’espère bien y parvenir à mon grand honneur plus
qu’à celui des shillingsbbritishc. Mais pour que mon zèle redouble dans cette grande œuvre il faut que tu m’y aides
par ta présence
multipliée et allongée de tous tes loisirs, de toutes les occasions, de toutes les
minutes, qui ne sont pas rigoureusement pris par ton travail et par ta famille. Je
t’assure que ce
genre d’avoine contribuera beaucoup à mettre du foin dans mes bottes. C’est à toi
de voir si tu veux m’en donner autant et plus que l’académie tout entière n’en consommerait
pendant
toute son immortalité. En attendant, je t’aime, je te souris et je te porte jusqu’au
premier crapaud que tu rencontreras. Si je savais devant quoi te déposer de plus aimable,
de plus
joli et de plus voluptueux je le ferais quand je devrais suer sang et eau. Mais je
ne sais rien que tu préfères à ce ravissant petit animal, pas même les marsouins de
Marine Terrace1. C’est étonnant mais vrai. Baisez-moi, amusez-vous et revenez me voir ce soir, si
vous pouvez.
Juliette
1 Marine Terrace : Maison dans laquelle la famille Hugo a emménagé le 16 août 1852. « Victor Hugo la décrit minutieusement dans William Shakespeare : « un corridor pour entrée, au rez-de-chaussée, une cuisine, une serre et une basse-cour, plus un petit salon ayant vue sur le chemin sans passants et un assez grand cabinet à peine éclairé ; au premier et au second étage, des chambres, propres, froides, meublées sommairement, repeintes à neuf avec des linceuls blancs aux fenêtres. » […] À l’emplacement de Marine Terrace, sur la grève d’Azette, s’élève aujourd’hui un immeuble massif appelé maison Victor Hugo. » Gérard Pouchain, Dans les pas de Victor Hugo en Normandie et aux îles anglo-normandes, Orep, 2010, p. 56.
a « ce ».
b « chellings ».
c « brittish ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.
- 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
- 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
Charles, puis François Victor, rejoignent leur père. - 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
- 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
- 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
- 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
- 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
- 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
- 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.
