« 25 octobre 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16372, f. 91-92], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8790, page consultée le 24 janvier 2026.
Jersey 25 octobre 1852, lundi midi
Je suis vraiment la femme aux événements absurdes. En voici un qui peut compter parmi les moins drôles. Figure-toi que je me suis réveillée cette nuit à trois heures par une gouttièrea qui me tombait sur la tête. C’était une infiltration de pluie qui s’était formée en réservoir sur le ciel de mon lit et qui tombait goutte à goutte sur mon nez. Me jeter à bas du lit, passer une robe et monter chez le propriétaire1, le faire lever, explorer avec lui les murs, les greniers et les toits pour savoir d’où venait cette inondation malsaine furentb, pendant une heure, les très désagréables occupations de ma nuit. Après maintes recherches nous découvrîmes que le dégât venait précisément de la chambre du propriétaire. La pluie était entrée par une petite lucarne fenêtre, avait fait marec sur le plancher et enfin était arrivée jusqu’à moi. L’endroit reconnu, je laissai le bonhomme éponger, essuyer et calfeutrer la fenêtre comme il pourrait, mais avec l’aide de Suzanne j’allumai du feu, je fis sécher mes draps, mes oreillers et mon traversin, puis enfin, harassée de fatigue et d’insomnie, je me suis recouchée à cinq heures du matin, mais sans pouvoir me rendormir. Aussi je suis bien mal en point et bien maussade pour le quart d’heure, mon pauvre bien-aimé, mais je compte sur toi pour me remettre un peu de cœur au ventre tout à l’heure. Sans cela je crois que je deviendrais malade pour tout de bon. Cette douche intempestive dans le moment de mon premier sommeil et pendant que j’étais un peu en sueur m’a donné ma douleur en écharpe du côté gauche, ce qui m’empêche de remuer et de respirer librement mais tout cela disparaîtra dès que je t’aurai vu. Aussi je t’attends avec le double besoin de l’amour et de la santé.
Juliette
1 Propriétaire de l’auberge Green Pigeon.
a « goutière ».
b « fut ».
c « marre ».
« 25 octobre 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16372, f. 93-94], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8790, page consultée le 24 janvier 2026.
Jersey 25 octobre 1852, lundi après-midi, 2 h.
Cher adoré, tu ne peux pas savoir combien j’ai besoin de te voir pour me remettre des émotions désagréables de cette nuit. Aussi je ne t’en veux pas de ce retard, de toute façon involontaire, je m’en fais la consolante illusion. Je suis toujours dans le même état de prostration douloureuse. Je dors en général si peu et si mal que lorsqu’il m’arrive de dormir et que je suis réveillée, forcément, cela me fait beaucoup de mal. D’un autre côté, mon cher petit bien-aimé, je recule devant la nécessité de coucher dans l’autre chambre. Il ne m’est pas encore arrivéa d’y rester un quart d’heure sans en sortir glacée et raide de douleurs. J’espère que mon loueur1 va s’arranger de manière à parer à l’absurde inconvénient de cette nuit, mais si cela persiste, force sera bien de me résigner à coucher dans la chambre nord. En attendant, mon cher petit homme, tu serais bien gentil de venir me réconforter un peu et puis n’est-ce pas aujourd’hui que tu dînes chez ton anglaise2 ? Ce sera dans tous les cas cette semaine, demain ou après. Raison de plus pour me donner un peu plus de temps aujourd’hui. Eh bien ! La lecture du Père Michel3 a-t-elle eu un grand succès hier ? À quelle heure a-t-elle fini et à quelle heure vous êtes-vous couché ? Tout cela m’occupe et m’intéresse à cause de toi, mon cher bien-aimé, car, dès que je te perds de vue, ma pensée te suit partout et rien ne peut l’en distraire, pas même les plafonds qui jutentb sur le nez et les torticolis qui empêchent de remuer la pauvre Juju endolorie.
1 Le propriétaire de l’auberge Green Pigeon.
2 À élucider.
3 À élucider
a « juttent ».
b « juttent ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.
- 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
- 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
Charles, puis François Victor, rejoignent leur père. - 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
- 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
- 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
- 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
- 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
- 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
- 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.
