« 16 janvier 1846 » [source : BnF, Mss, NAF 16362, f. 49-50], transcr. Audrey Vala, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4605, page consultée le 01 mai 2026.
16 janvier [1846], vendredi matin, 10 h.
Bonjour mon cher petit Toto, bonjour mon pauvre amour, bonjour comment que ça va ?
Moi je vais bien, je t’aime de toute mon âme. J’ai les fumistes1. Quel
bonheur !!! Si je voulais je t’en dirais depuis un bout de cette feuille jusqu’à
l’autre bout, des horreurs et des infamies et des rageries et des fumeries et des
atroceries car je suis furieuse. Mais je ravale tout cela et je me contente de
surveiller mes charabias avec la plus tendre sollicitude car
tout est ouvert chez moi et tout traîne sur les meubles comme tu sais. Et, malgré
la
probité proverbiale de ces rapias ou peut-être à cause de cela, je ne m’y fie que
tout
juste, c’est-à-dire que je ne m’y fie pas du tout. Voilà, mon cher petit homme, le
divertissement que j’ai ce matin en attendant mieux. Je ne sais pas si je te verrai
bientôt mais je sais que je le désire de toutes mes forces. Il y a bien autre chose
encore que je désire mais dont je ne parle que pour mémoire car je sais bien que ce n’est pas possible, je veux parler de la CULOTTE. Je ne peux pas te dire à quel point je la
désire et combien elle me serait nécessaire. Si tu m’aimes tu dois le deviner. Pour
l’avoir je donnerais mon grand couteau, ma belle guipure et Coromandel, et bien autre
chose avec. Eh ! bien tout cela ne vous tente pas, vous, vous aimez mieux aller à
la
Chambre entendre des bêtises et des maladresses à propos de l’adresse et contempler
les beautés aristocratiques à travers les gazons plus ou moins aventurinés du duc
Pasquier et de marquis CHOSE. Grand bien
vous fasse mais moi j’aimerais mieux une PONNE [JUISOTTE ?] pien2[illis.], pien [illis.], pien [midonnée ?], et pien
[pourrée ?].Voilà mon opinion. Je suis fâchée si elle vous choque
mais je ne saurais pas en changer.
Cher petit Toto, mon amour, ma joie, je
t’aime. Je suis heureuse de mon seul amour comme les martyrs l’étaient de leur amour
pour Dieu. Je voudrais mourir pour toi et pour les tiens et ne crois pas que je te
dis
cela en l’air mon adoré bien-aimé, c’est du fond même de mes entrailles et avec le
désir ardent d’être exaucée que je te le dis. Ce serait ma couronne et ma gloire.
Juliette
1 Juliette se plaignait de la nuisance de la fumée de son voisinage.
2 Graphie fantaisiste pour « bien ».
« 16 janvier 1846 » [source : BnF, Mss, NAF 16362, f. 51-52], transcr. Audrey Vala, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4605, page consultée le 01 mai 2026.
16 janvier [1846], vendredi soir, 5 h.
Encore une journée passée, mon Victor bien aimé, encore des heures écoulées que je ne regrette pas, au contraire, puisque je ne pouvais pas les passer auprès de toi. Je voudrais que toutes celles qui me restent encore à traîner soient dans le sac aux oublis comme celles d’aujourd’hui, afin de n’avoir plus à vivre d’un seul trait que de celles que nous avons à vivre ensemble. Le bon Dieu devrait pouvoir laisser faire la part de sa vie comme on voudrait et vous laisser à votre guise manger d’abord le pain tout sec et les confitures pures selon le goût du génie, au lieu de leur beurrer les tartines avec tant de parcimonie que souvent on ne s’aperçoit pas qu’il ait rien mis dessus. Je me plains toujours, mon Toto, pour n’en pas perdre l’habitude et cependant je t’aime par-dessus tous les ennuis de la vie. Si je pouvais m’habituer à te désirer moins je serais peut-être plus aimable mais non pas plus heureuse. T’aimer c’est ma vie. Te voir c’est mon bonheur. Penser à toi c’est ma joie. Te l’écrire c’est ma consolation donc je suis une vieille bête de me plaindre. Je veux te sourire quand tu viendras. Je veux te parler et te dire s’il a crié quand il m’a mordu1. Je veux te donner mon grand couteau, la médaille d’ivoire, vas-y voir, la belle guipure et l’admirable Coromandel. Je veux te baiser depuis la pointe de tes cheveux noirs jusqu’au bout de tes petits pieds blancs. Je veux t’adorer à plein bord.
Juliette
1 Citation à élucider.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
sa fille Claire meurt de la tuberculose. Le père biologique, James Pradier, et le père adoptif, l’accompagnent dans ce deuil. Celui-ci libère Hugo du blocage qui l’empêchait de se rendre sur la tombe de Léopoldine, où il se rend pour la première fois depuis trois ans.
- 28 marsCrise nerveuse de Claire.
- 1er-5 juinHugo, à la Chambre des Pairs, participe au procès de Pierre Lecomte, auteur d’un attentat manqué contre le roi. Lecomte sera guillotiné.
- 2 juinJuliette et sa fille s’installent à Auteuil, 56 rue de la Fontaine, dans un appartement que leur loue Pradier. Il refuse de louer un appartement plus confortable pourtant disponible dans le même immeuble.
- 21 juinMort de Claire Pradier.
- 23 juinEnterrement de Claire Pradier au cimetière d’Auteuil.
- Juin-juilletVictor Vilain réalise un buste en terre cuite de Juliette.
- 11 juilletAprès la découverte des dernières volontés de Claire, son corps est exhumé et transféré au cimetière de Saint-Mandé.
- 1er-2 aoûtVictor Hugo et Juliette partent en excursion le samedi toute la journée, et le dimanche matin, et prennent le chemin de fer.
- 25-28 septembreSéjour en Normandie, à Caudebec et Villequier.
