« 11 janvier 1846 » [source : BnF, Mss, NAF 16362, f. 33-34], transcr. Audrey Vala, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4600, page consultée le 01 mai 2026.
11 janvier [1846], dimanche matin, 10 h.
Bonjour mon aimé, bonjour adoré petit Toto, bonjour mon âme. Comment vas-tu ce
matin ? Je te plains d’avance, mon pauvre aimé, pour la triste cérémonie à laquelle
tu
es obligé d’assister aujourd’hui. Je souffre de te savoir au milieu de tout ce deuil,
je voudrais être auprès de toi pour te garantir et intercepter tout ce désespoir afin
qu’il n’arrive pas jusqu’à ton pauvre cœur. Je t’aime, mon Victor, prends garde de
te
refroidir. Jamais, je crois, le temps n’a été plus sombre et plus froid. Je voudrais
que tu fusses déjà revenu. C’est aujourd’hui, c’est ce soir que notre gros Charlot revient, j’en suis sûre. Il aurait donc
fallu qu’il n’y eût de place dans aucune diligence, ce qui n’est pas probable par
le
temps qu’il fait. Pour ma part je ne serai pas là moins heureuse de son retour.
Je ne fais aucun préparatif pour sortir tantôt parce que je sens bien que tu ne seras
pas libre ni disposé à m’accompagner chez ma fille1. Aussi je remets à
un autre jour ma visite, le temps d’ailleurs n’est pas encourageant. Quant à ce que
je
t’ai dit pour le jour de la sortie de Suzanne tu y penseras et je te promets d’avance de souscrire avec joie à
ce que tu voudras. Ce que je t’en dis, c’est pour n’être pas une partie de la journée
et toute la soirée seule, et pour n’avoir pas l’ennui de préparer mon dîner moi-même.
Voilà, mon cher petit homme, les motifs qui me font désirer de sortir ce jour-là
plutôt qu’un autre. Je t’aime, et puis je t’aime, et puis encore je t’aime. Voilà
le
fond et le tréfonds de ma pensée, de mes actions, de mon esprit et de ma vie. Sur
ce
baise-moi et viens bien vite.
Juliette
« 11 janvier 1846 » [source : BnF, Mss, NAF 16362, f. 35-36], transcr. Audrey Vala, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4600, page consultée le 01 mai 2026.
11 janvier [1846], dimanche soir, 5 h.
Conviens que je n’ai pas de chance, mon amour. Tu t’en vas juste au moment où je pouvais être auprès de toi, si j’avais pu prévoir que ce serait ainsi, j’aurais laissé là mon débarbouillage et le soin de ma personne pour rester auprès de toi pendant que tu travaillais. Mais je m’étais flattée que tu ne t’en irais que pour dîner, ce qui fait que je me suis attifée et coiffée dans l’espoir de te plaire. Décidément je ne suis pas chanceuse et je ferais aussi bien de ne jamais essayer d’arranger et de provoquer le bonheur à quelque moment du jour et de la nuit, qu’il se présente, quand par hasard il se présente. Je suis furieuse contre moi et presque contre toi. Taisez-vous, je suis enragée. Je savais bien que ce gros Charlot écrirait aussitôt son examen passé, mais j’espérais qu’il reviendrait plus tôt surtout après sa lettre d’effroi. Il paraît qu’on l’aura retenu bon gré malgré là-bas et le succès aidant, il se sera laissé faire en dépit de son peu de sympathie pour les habitants et les curiosités de la ville de Rennes1. À propos de provinciaux, d’examen et de collège je viens de recevoir le billet de faire-part du Sieur Alboize toujours et plus que jamais du Pujol. [Hortensier ?] est décidément l’heureux époux de Zoraïde2. Grand bien lui fasse et puisse-t-il avoir énormément d’enfants. C‘est que je lui souhaite jusqu’à la consommation de son siècle. Ainsi soit-il. C’est bien le moins que j’en souhaite à tout le monde, des enfants, puisque je n’en peux pas faire à moi toute seule. Ceci à la prétention d’être horriblement acre et méchant, je vous en préviens afin que vous ne vous y mépreniez peu et ne preniez cela pour de la pâte de réglisse. Baisez-moi, monstre d’homme vilain, sale. Baisez-moi et taisez-vous.
Juliette
1 Charles Hugo est allé à Rennes pour passer son baccalauréat, qu’il a obtenu le 9 Janvier.
2 Allusion à Empsaël et Zoraïde : les Blancs esclaves des Noirs à Maroc de Bernardin de Saint-Pierre (1797).
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
sa fille Claire meurt de la tuberculose. Le père biologique, James Pradier, et le père adoptif, l’accompagnent dans ce deuil. Celui-ci libère Hugo du blocage qui l’empêchait de se rendre sur la tombe de Léopoldine, où il se rend pour la première fois depuis trois ans.
- 28 marsCrise nerveuse de Claire.
- 1er-5 juinHugo, à la Chambre des Pairs, participe au procès de Pierre Lecomte, auteur d’un attentat manqué contre le roi. Lecomte sera guillotiné.
- 2 juinJuliette et sa fille s’installent à Auteuil, 56 rue de la Fontaine, dans un appartement que leur loue Pradier. Il refuse de louer un appartement plus confortable pourtant disponible dans le même immeuble.
- 21 juinMort de Claire Pradier.
- 23 juinEnterrement de Claire Pradier au cimetière d’Auteuil.
- Juin-juilletVictor Vilain réalise un buste en terre cuite de Juliette.
- 11 juilletAprès la découverte des dernières volontés de Claire, son corps est exhumé et transféré au cimetière de Saint-Mandé.
- 1er-2 aoûtVictor Hugo et Juliette partent en excursion le samedi toute la journée, et le dimanche matin, et prennent le chemin de fer.
- 25-28 septembreSéjour en Normandie, à Caudebec et Villequier.
