12 janvier 1845

« 12 janvier 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16358, f. 39-40], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5119, page consultée le 24 janvier 2026.

Bonjour, mon petit Toto bien aimé, bonjour, mon adoré petit Toto, bonjour, comment vont tes chers petits pieds ce matin ? Pendant que tu en souffrais cette nuit, moi, j’avais des douleurs de tête à ne pas pouvoir te regarder. Je les ai euesa toute la nuit et à présent encore, je ne suis pas très gaillarde. Je vais employer le fameux remède. C’est pour des occasions comme celle-ci que je le réserve.
J’ai envoyé ce matin pour tes chaussettes. Je n’ai pas encore de réponse définitive mais je crois qu’il nous faudra revenir aux premières. Je t’en prendrai six paires pour en essayer. Tu verras qu’elles se resserreront à l’eau et qu’elles seront justes à ton pied. Je t’engagerais presque à prendre la douzaine mais cependant, il vaut mieux que tu les éprouves.
Je voudrais que jeudi1 fût passé dans l’espoir que tu seras un peu plus avec moi. C’est probablement un espoir qui ne se réalisera pas, mais je ne peux pas m’empêcher de l’avoir. Le jour où je n’en aurai plus, d’espoir, je ne sais pas ce que deviendra ma raison et ma vie, car je sens qu’elles ne tiennent qu’à ce fil-là. En attendant, j’attends. Ça n’est pas très gai ni très drôle. Pardon, mon Toto, j’ai promis de ne pas me plaindre et de ne pas te tourmenter et je veux tenir ma promesse, n’importe à quel prix.
Cher adoré bien-aimé, je t’aime. Je suis patiente, courageuse et résignée puisque tu le veux et puisqu’il le faut. Je compte sur ta bonté, sur ta justice et sur ton amour pour me relever bien vite de ces trois affreuses positions que je ne subis qu’à force de douleurs au cœur, de maux de tête et de tristesse. Je t’aime trop pour être vraiment résignée à ne pas te voir.

Juliette


Notes

1 Le jeudi 16 janvier 1845, Victor Hugo prononce un discours en réponse au discours de réception de Saint-Marc Girardin à l’Académie française.

Notes manuscriptologiques

a « je les ai eu ».


« 12 janvier 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16358, f. 41-42], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5119, page consultée le 24 janvier 2026.

Me voici seule, mon Toto, attendant, espérant que tu viendras, entourée d’une tasse de bouillon froid, d’une assiettée de raisin et d’une bouteille doublée d’une carafea. Tu serais bien gentil de venir user de toutes ces bonnes choses et de bien d’autres encore que ma modestie ne me permet pas de mettre sur la carte. Je te vois si peu que j’ai à peine le temps de te demander un conseil. Cependant j’en aurais besoin de plus d’un pour toutes ces affaires de déménagement1, sans parler des affaires du ménage pour lesquellesb j’ai pris l’habitude de te demander avis. Ainsi, je voudrais que tu me dises si je dois acheter du bois au chantier, celui que je prends chez la charbonnière coûte plus cher et est moins bon. J’en ai fait l’expérience depuis huit jours. Maintenant faudra-t-il que j’aille faire faire l’état des lieux avant d’avoir les tapissiers ? Faudra-t-il faire poser les enduits de la sonnette qui ira de ma chambre à la cuisine avant que les tentures soient posées ? Je te pose toutes ces questions ici, mon bon ange, sachant bien que tu ne peux pas y répondre tout de suite, mais pour que lisant cela chez toi, tu sois déjà prévenu lorsque je t’en parlerai et que tu n’aies plus qu’à me répondre oui ou non. Cher adoré, tout cela est dans l’intention de t’épargner l’ennui et la fatigue de m’entendre t’expliquer ces raisons saugrenuesc à travers ta préoccupationd. Et puis aussi, pour n’avoir qu’à te baiser et à te caresser le peu de temps que je suis avec toi. Si tu savais comme c’est bon de te baiser !

Juliette


Notes

1 Juliette Drouet déménage le 10 février 1845 du 14 au 12, rue Sainte-Anastase. Victor Hugo loue ce rez-de-chaussée avec jardin depuis le 14 août 1844, depuis lors en travaux pour rénover les trois pièces et la cuisine.

Notes manuscriptologiques

a « caraffe ».

b « lesquels ».

c « ces raison saugrenues ».

d « préocupation ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.

  • 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
  • 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
  • 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
  • AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
  • 13 avrilHugo nommé Pair de France.
  • 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
  • 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
  • 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.