« 24 août 1844 » [source : BnF, Mss, NAF 16356, f. 89-90], transcr. Caroline Lucas, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5473, page consultée le 27 janvier 2026.
24 août [1844], samedi matin, 11 h.
Merci, mon cher petit bien-aimé, merci d’être venu ce matin, merci, merci. Je t’aime.
Vous voyez bien que vous avez changé de pelure ce matin,
vilain monstre. Et vous avez bien fait mais vous n’avez pas bien fait de me tromper
hier sur l’usage de votre bel habit. Taisez-vous, je ne veux pas que vous mentiez.
Taisez-vous et baisez-moi. Je vous pardonne si vous m’êtes fidèle.
Mon pauvre
petit Toto1 n’a guère de chance d’aller à la campagne
de ce temps-ci. À votre place, je ne l’y aurais pas laissé aller car le moins qu’il
puisse gagner à cette expédition, c’est un rhume de cerveau. D’un autre côté, ce
pauvre petit ne peuta pas toujours
rester enfermé, donc vous avez bien fait de le laisser aller. Ma pauvre
péronnelle2 ne sera pas beaucoup mieux
[illis.] aujourd’hui car le temps est pris pour toute la journée. C’est comme fait
exprès chaque fois qu’elle sort. Quel horrible été !
Je suis sûre que je n’ai pas
dormi 2 heures cette nuit avec les bruits et les odeursb effroyables de la maison. Depuis trois mois, ma maison ressemble
tout à fait à la maison de santé des Pilulesdu diable3. Je ne sais pas quand cette longue mystification finira, mais j’en
ai depuis longtemps assez.
Je te dis tout cela comme une nouveauté. Pauvre ange,
je te plains d’en être réduit à lire ces informes gribouillis, tout parsemés d’amour
et de baisers qu’ils sont.
Juliette
1 Il s’agit de François-Victor Hugo.
3 Juliette Drouet fait référence ici au deuxième tableau de l’acte II des Pilules du diable (féerie en 3 actes et 20 tableaux de Ferdinand Laloue, Anicet-Bourgeois et Laurent, Cirque-Olympique, 16 février 1839) où, sous l’emprise de la Folie, la maison de santé dans laquelle logent les personnages principaux s’anime : « […] les fenêtres de la maison s’ouvrent. À chaque étage et à chaque appartement, s’exercent les états les plus bruyants. Là, c’est un piqueur qui donne du cor ; ailleurs, c’est un serrurier qui forge, un chaudronnier, un menuisier ; vacarme épouvantable. » (Acte II, tabl. 2, sc. 4). [Remerciements à Roxane Martin.]
a « peux ».
b « odeur ».
« 24 août 1844 » [source : BnF, Mss, NAF 16356, f. 91-92], transcr. Caroline Lucas, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5473, page consultée le 27 janvier 2026.
24 août [1844], samedi soir, 5 h. ¼
Je l’ai, je l’ai, mon Toto adoré, ce fameux talisman, il ne me quittera plus qu’avec
la vie maintenant. J’étais folle quand je l’ai donné, ou plutôta j’avais tout à fait perdu le souvenir
de la ressemblance de mon talisman avec celui du beau Pécopin1, toujours jeune, toujours beau,
et toujours charmant. Non pas que j’espère que ce talisman magique ait les mêmes
vertus à mon égard, loin de là, je sais très bien que pour les pauvres Bauldour comme moi, il n’existe pas d’autre talisman2 que l’amour et celui-là ne nous
empêche pas de vieillir et d’enlaidir ainsi que vous l’avez si bien prouvé dans votre
sublime histoire. Mais c’est en l’honneur du beau Pécopin et du beau Toto que je veux
toujours porter cette pierre enchantée. Il est impossible d’avoir mis plus de grâce
et
plus d’empressement à me rendre ce petit bijou que n’en a mis Mme Luthereau. Je désire que tu le
lui rendesb par des services effectifs
auprès de Trébuchet si tu le peux. Vrai, mon
Toto, j’ai beaucoup de reconnaissance pour cette pauvre femme qui pour me faire
plaisir plus tôt a dû s’imposer quelque privation pour dégager ce bijou et que le
mauvais temps n’a pas arrêtée une minute.
Je t’aime, mon Victor. Je t’aime de
tout l’amour à la fois et tous les jours davantage, quoique cela me paraisse à
moi-même impossible. Je baise tes divines mains et tes ravissants petits pieds.
Juliette
1 Allusion à la Légende du beau Pécopin et de la belle Bauldour, vingt-et-unième lettre du Rhin.
2 Ce bijou est une turquoise.
a « plus tôt ».
b « rende ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle s’ennuie, et commence à se plaindre de voir Hugo moins souvent, sans savoir qu’il a entamé une liaison passionnée avec une autre femme.
- Début octobrePetit voyage avec Hugo.
